Source: Externe

Le roman s'ouvre sur la fiche technique d'un tableau, celle que tout amateur de musée consulte quand une peinture accroche son regard.

A l'orée d'un bois (1636)
Huile sur toile
76 x61 cm
Sara De Vos
Pays-Bas, 1607-16 ??



Suivent quelques lignes de description qui brossent à grands traits le sujet traité.

Une scène hivernale au crépuscule. La jeune fille se tient au premier plan, une main pâle appuyée contre l'écorce d'un bouleau, le regard tournée vers les patineurs sur la rivière gelée.

Ce premier chapitre, très court, est le point de départ d'une formidable "épopée". Elle naît du chagrin immense d'une femme, Sara De Vos, vivant à Amsterdam en 1637. Sa fille unique, Kathrijn, est décédée l'année précédente de la peste et le seul moyen que cette mère va trouver pour apaiser un peu sa douleur est la peinture. C'est une des rares femmes peintres de l'époque. Elle appartient comme son mari, Barent, à la guilde de Saint-Luc et possède autant, voire plus de talent que celui-ci. Son statut d'épouse la relègue cependant  aux oeuvres mineures, des tulipes à foison pour orner les murs des bourgeois. "A l'orée d'un bois" va l'absorber pendant des heures, des jours, des mois. Au travers des matières, des couleurs, des personnages va s'exprimer l'absence cruelle de son enfant.

La structure narrative de ce livre est un bijou d'orfèvrerie. L'auteur fait voyager son tableau du Siècle d'Or de la peinture flamande au New-York des années 50 et le mène ensuite jusqu'en l'an 2000 en Australie. Cette oeuvre va passer de main en main, être considérée avec plus ou moins d'intérêt par ses différents proprétaires et se dévoiler aussi petit à petit aux yeux du lecteur. La science moderne permettra par exemple de découvrir une esquisse de personnage, que Sara De Vos a renoncé à inclure dans sa toile.

Ce tableau va avoir une importance considérable pour trois personnages, Sara De Vos évidemment, Marty De Groot, riche héritier d'une famille d'avocat d'affaires, et Ellie Shipley, restauratrice d'art et éminent professeur d'université. Trois personnages venus de trois endroits différents : Les Pays-Bas, Les Etats-Unis et l'Australie. Des lieux éloignés seulement en apparence, le nom de famille de Marty indique son origine néerlandaise. Quant à Ellie, ses ancêtres étaient des repris de justice américains expédiés en Australie. 

A New-York, en 1950, Marty De Groot s'ennuie. Riche sans avoir travaillé pour cela, il considère son métier d'avocat comme une activité "sociale" peu plaisante mais nécessaire. Sa femme, Rachel, vient du même milieu et ils vivent côte à côte un quotidien agréable, sans relief particulier. Ne pouvant avoir d'enfant, il gâtent de façon éhontée Carraway, leur beagle. Lors d'une vente de charité organisée par Rachel, "A l'orée d'un bois", qui trône depuis des décennies au-dessus du lit des De Groot est volé et remplacé par un faux. Marty, attaché à cette toile, ne s'en aperçoit pas immédiatement. S'il prend l'habitude par la suite d'évoquer avec humour cette substitution à son nez et à sa barbe, il en est au fond profondément affecté. Il met sur l'affaire un détective privé qui finit par trouver le nom de la faussaire, Ellie Shipley. Plutôt que de prévenir la police, Marty, sous une fausse identité, va approcher cette jeune femme. Commence entre eux une histoire d'amour qui ne dit pas son nom. Marty De Groot, alias Jack Alpert, la quarantaine raffinée, engage Ellie Shipley, jeune étudiante en Histoire de l'Art, spécialiste de l'âge d'or hollandais comme experte. Il prétend vouloir acquérir des oeuvres de cette époque. Ils jouent tous les deux un rôle. Jack Alpert est une version bien plus passionnante de Marty De Groot. Ellie, grâce à lui, accède à l'existence dorée qu'elle décrit à ses parents dans ses courriers, bien loin du studio minable où elle exerce son activité de restauratrice.

Deux personnages et leur double, deux tableaux, un vrai et un faux : tout tourne dans ce livre autour de cette thématique du vrai et du faux, de l'apparence et de la réalité, du fait que le faux est parfois plus authentique que le vrai. A ce jeu dangereux, Marty et Ellie se brûlent et passent à côté de l'essentiel. Il leur faudra attendre presque quarante ans pour que l'arrivée à Sydney des deux versions de "A l'orée d'un bois" fasse éclater la vérité. Ellie Shipley, qui n'a exercé ses talents de faussaire qu'une seule fois, est devenue une enseignante de renom. Elle organise une exposition en 2000 sur les femmes peintres du XVIIème siècle  aux Pays-Bas. Un exemplaire de " A l'orée d'un bois" lui arrive en provenance d'une musée de Leyde, en même temps que Marty De Grooft apporte en personne son tableau. Le faux, supposé détruit refait surface et avec lui un passé que Marty et Ellie n'ont pu oublier.

Cette exposition va révéler aussi que ce tableau n'est pas le dernier peint par Sara de Vos. Il existe une scène d'enterrement où le petit cercueil laisse supposer la mort d'un enfant et peut-être encore une autre toile inachevée, clé pour comprendre le destin de cette femme peintre. Les cartes sont une nouvelle fois rebattues. Le mémoire qu' Ellie Shipley a consacré à ces pionnières de la peinture hollandaise s'avère faux ou plutôt incomplet. Il va falloir qu'elle le rectifie, tout en gardant à l'esprit que saisir la vérité d'une époque révolue est impossible. Il est déjà difficile de démêler au moment présent le faux du vrai. Penser déchiffrer entièrement un pan du passé serait faire preuve d'un orgueil démesuré.

Un tableau, que l'on découvre sans arrêt sous un jour nouveau, des personnages dont les différentes facettes apparaissent au fil des pages, le passé qui toujours teinte le présent de touches subtiles : rien n'est figé dans ce roman. Avec beaucoup de maestria et un style d'une grande délicatesse, Dominic Smith nous offre une "épopée" intimiste, montrant son amour pour l'art et sa formidable empathie pour ses personnages, dont il ébranle avec obstination les certitudes.

Un coup de coeur

Lu en numérique via Netgalley