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"Avant que naisse la forêt", le premier roman de Jérôme Chantreau m'avait happée. Ma chronique est ici. Son invitation à se fondre dans le végétal, ses mots précis, poétiques, savants mais toujours à bon escient m'avaient conquise. J'attendais donc beaucoup, sans doute trop, de ce deuxième roman. La photo en couverture est magnifique, saisissant comme au vol la beauté de la jeunesse, quand flirter avec l'abîme semble naturelle et que la drogue n'a pas encore effacé cette grâce fugace que donne l'adolescence. L'auteur nous ramène dans les années 1980 et débute par un acte fondateur pour Françoise, une mère de famille bourgeoise, élevée au couvent des oiseaux. Elle se rend seule aux urnes le 10 mai 1981 et commet un acte, qui lui paraît alors d'une audace inouie : voter pour François Mitterrand. Que son mari la quitte le jour même, sans pourtant connaître sa "trahison" va correspondre dans son esprit à une logique. Une époque s'achève, celle de la femme au foyer pour qu'une autre commence, celle de l'artiste peintre bohème, en sommeil depuis quinze ans. L'appartement cossu, déserté par le mari, prend des allures de refuge pour adolescente fugueuse ou réfugié iranien, se mue en "bateau-lavoir" avec ses samedis où des bobos, qui se rêvent artistes, refont le monde en buvant le vin de leur hôtesse.

Le roman n'est pas centré sur ce personnage, que j'ai trouvé à la fois agaçant et pathétique. Cette femme dont l'écrivain nous rappelle sans cesse les limites intellectuelles, essaie d'échapper à ses origines bourgeoises. Ces tentatives pour faire partie de la bohême ou pour se transformer en militante au sein des manifestations contre la loi Devaquet ou plus tard du mouvement SOS Racisme tournent à l'échec. Son dessert emblématique, l'île flottante aux pralines, revient régulièrement nous rappeler qu'elle n'a pas totalement tourné la page des repas dominicaux d'une certaine France. Je n'ai pas trouvé la fin que lui offre l'écrivain cohérente avec la vision qu'il nous donne, tout au long du roman, de cette femme à l'esprit trop étriqué pour les grandes idées.

Le véritable héros est Laurent, le fils de Françoise, qui n'a que 10 ans lorsque son père sort de leur vie. Enfant sage et silencieux, le divorce de ses parents l'affecte moins que sa soeur Nathalie, de trois ans plus âgée. Et pourtant, la disparition de l'autorité paternelle aura des incidences notables sur sa vie. Sa mère, à quarante ans, enivrée par sa nouvelle liberté, délaisse, sans vraiment s'en rendre compte, ses deux enfants. Ils grandissent, cohabitant avec les amants de leur mère ou les marginaux qu'elle accueille. Laurent, déjà isolé parmi les enfants de son âge, voit sa singularité s'affirmer au contact des nouvelles relations de sa mère. A l'école primaire, sa solitude prend fin à l'arrivée de Victor, un enfant abîmé par la mort de son père. Le duo deviendra trio avec Andréa, né rebelle. Nous les suivons de l'enfance à l'adolescence dans le Paris des années 1990. Les années lycée sont sombres, l'underground les attire, le monde adulte les révulse. Leur rage trouve un écho dans les musiques qu'ils écoutent et dans le groupe qu'il fonde. Cette partie de l'histoire, la descente aux enfers de Laurent et Victor m'a impressionnée. L'amitié, poussée jusqu'à son paroxysme, la mise en danger permanente pour mieux se sentir exister, la drogue qui exalte les sens et inexorablement emprisonne. J'ai lu certaines pages quasi en apnée. Le virage vers l'âge adulte m'a moins convaincue. Le récit perd en tension dramatique et les années sida sont balayées en quelques pages. 

Pour la rédaction de ce deuxième roman, Jérôme Chantreau a adapté un style beaucoup moins flamboyant. Il est sur une ligne de crête entre le réalisme ( les années Mitterand sont décrites avec justesse) et un lyrisme parfois grandiloquent. Au détour d'un paragraphe, une phrase fait  souvent mouche. J'ai tout de même eu le sentiment de ne pas savoir trop sur quel pied danser pendant toute la lecture.

Une lecture en demi-teinte pour mon seul roman de la rentrée littéraire