25 juillet 2019

Son espionne royale mène l'enquête de Rhys Bowen

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L'adjectif qui m'est venu immédiatement à l'esprit pour évoquer ce roman est sémillant. Quel régal de se plonger dans une fiction où l'auteure entremêle son histoire à L'Histoire sans aucune pesanteur descriptive, où les personnages sont croqués avec une ironie réjouissante, moqués sans être ridiculisés, où la fantaisie acquiert des titres de noblesse. Avant même de terminer la lecture de ce tome 1, je savais que je me précipiterai sur le suivant.
Nous sommes en avril 1932 en compagnie de Victoria Georgina Charlotte Eugénie, fille du duc de Glen et Rannoch, qui se trouve avoir la langue aussi bien pendue que son nom de famille est à rallonge.Toute juste majeure, elle vient de fêter son vingt et unième anniversaire, son destin semble scellé. Demeurer auprès de son frère dans leur château en Ecosse et finir neurasthénique ou , selon le souhait de la Reine elle-même, épouser Siegfried, prince roumain, de la Maison Hohenzollern-Sigmaringen, aussi ennuyeux qu'un bonnet de nuit.
Une troisième option, totalement inattendue, va se présenter à elle. La Reine Mary la charge d'espionner une intrigante Américaine, Wallis Simpson, qui semble vouloir mettre le grappin sur le prince de Galles. L'Histoire nous prouvera que la Reine avait raison de se méfier ...
Cette mission l'amène à quitter l'Ecosse pour loger temporairement à Londres. Elle débarque, seule, à Rannoch House, sa belle-soeur ayant refusé par souci d'économie qu'une bonne l'accompagne. Georgie va dès le départ vivre de "palpitantes" aventures. Se préparer à manger alors qu'elle entre pour la première fois dans une cuisine, se déshabiller sans l'aide d'une servante ou comble de l'exploit, aller chercher du charbon à la cave. 
Sans un sou en poche, les aristocrates fauchés sont légions, elle va devoir faire preuve de débrouillardise pour manger chaque jour à sa faim, mener l'enquête diligentée par la Reine et en plus, élucider un crime. Un horrible maître-chanteur prétend détenir la preuve que feu le père de Georgie a perdu le domaine de Rannoch au jeu. Notre héroïne a à peine le temps de demander des précisions sur cette affaire à " Binky", son frère, que l'odieux personnage est retrouvé mort dans une baignoire de Rannoch House. J'ai suivi avec bonheur les péripéties de Georgie et put ainsi explorer les us et coutumes de la noblesse anglaise. Si l'auteure ne se montre pas toujours tendre avec les " sangs bleus", le ton reste enjoué. Faire sourire pour dénoncer certains usages me semble une méthode très "fair-play".
Le récit de Rhys Bowen est un petit bijou d'humour britannique. L'héroïne est une jeune femme extrêmement attachante, qui au fil de l'histoire, s'émancipe dans de nombreux domaines.

Vivement la suite !

Lu en numérique via Netgalley

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14 juillet 2019

La Grande Escapade de Jean-Philippe Blondel

 

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"Bienvenue à bord de notre machine à remonter le temps affrétée par la compagnie Marcel Pagnol et René Goscinny. Notre commandant de bord, Jean-Philippe Blondel, vous souhaite un agréable voyage et me charge de vous dire que notre arrivée est prévue en juin 1975 dans un groupe scolaire, pas très loin de Paris. La météo y est de saison, petite brise et quelques cumulus de beau temps."

Je viens d'achever " La Grande Escapade" et je suis triste comme l'on peut l'être quand on doit quitter un lieu que l'on aime. J'aurais tellement aimé rester cette année-là et être la petite de la bande d'enfants du groupe scolaire. En 1975, les instituteurs, qui ne s'appelaient pas encore professeurs des écoles, étaient fonctionnaires logés et il leur arrivait de vivre en "caserne" comme les gendarmes. Leurs appartements se situaient au- dessus des classes et une fois les élèves partis, les bâtiments devenaient le terrain de jeu des rejetons des maîtres et des maîtresses. J'aurais adoré être le boulet de sept ans, toléré par les grands de peur qu'il aille cafter aux parents les activités secrètes de la bande, comme jouer au loup en courant sur la corniche du groupe scolaire, histoire de flirter avec le danger.

Philippe Goubert ouvre le roman de manière spectaculaire. Sa maladresse légendaire lui a valu de s'emmêler les pinceaux et de chuter de la corniche. Heureusement, il s'est rattrapé et est à présent suspendu à douze mètres du sol. Les pompiers vont-ils arriver avant que ses mains rendues douloureuses par l'effort ne lâchent le rebord de la corniche ? Tout l'art de l'auteur réside dans la manière dont il nous narre cet épisode. Il nous fait partager les pensées du garçonnet de dix ans, fils de la directrice de l'école maternelle, gaucher contrarié et futur écrivain. Il ne cède pas à la panique, protégé par cette croyance enfantine que la mort est une affaire bien trop sérieuse pour concerner les plus jeunes. Il s'imagine que son aventure fera l'objet d'une parution dans la Bibliothèque Verte et sera adaptée en série télévisée diffusée le samedi après-midi.

Au fil du roman, en utilisant habilement le style indirect libre, Jean-Philippe Blondel nous permet de pénétrer la conscience des habitants de cette petite communauté, où les adultes et leur progéniture mènent des existences bien distinctes. En 1975, les enfants vivent leur vie pendant les grandes vacances et les mère n'exigent d'eux qu'une seule chose : d'être rentrés à 18h30 pour la débarbouillette et le repas du soir. Les deux "clans" possèdent meneur, outsider, "pin-up" et "mouchard". Les intrigues ne sont pas si différentes que l'on est dix ou quarante ans. La jalousie, le goût du pouvoir, le manque de tolérance face à la différence sont des sentiments que l'on éprouve à tout âge.
Ce mois de juin 1975 , sans compter les acrobaties de Philippe Goubert, est amené à demeurer dans les annales. Mai 68 a laissé des traces. Le groupe scolaire s'ouvre à la mixité, au grand dam des instituteurs "Vieille France" et voit l'arrivée de Charles Florimont, un dangereux activiste, adepte de la philosophie Freinet, considéré non pas comme l’œil de Moscou mais de l'Inspecteur dont il aurait les faveurs. Gérard Lorrain, directeur de l'école primaire, régnant par la terreur sur les CE2, le considère comme un rival dans son pré carré. L'affaire se corse quand on découvre que le sieur Florimont et la pulpeuse Michèle Goubert se sont déjà rencontrés douze ans auparavant et qu'entre eux couve le feu d'une passion jamais éteinte.Voilà de quoi noircir les carnets de Geneviève Coudrier, maîtresse des CM1, certainement concierge dans une autre vie.

Quel bonheur que la lecture de ce roman ! J'ai retrouvé l'atmosphère de mon enfance, les relations encore très codifiées entre mari et femme, les étés à faire des cabanes et à lire Pif et Rahan, les journées qui s'étirent et ont comme un parfum d'éternité. L'auteur avec un art d'autant plus consommé qu'il est discret nous raconte une tranche de vie à la façon d'un Pagnol ou d'un Goscinny. Les portraits sont tellement justes, poussés presque jusqu'à la caricature pour l'effet comique sans verser dans celle-ci. Les petites vies de ce groupe scolaire sont racontées avec une infinie tendresse et une nostalgie lucide. Les âmes sont mises à nu, mais le ton reste presque toujours de lui de la comédie. La Grande Escapade est l'épisode le plus drôle de l'histoire. Feydeau n'aurait pas renié ce "voyage" extraordinaire, accompli par quatre enseignants du groupe scolaire.

Merci encore à Jean-Philippe Blondel pour cette madeleine de Proust, trop vite dévorée ! Elle a comme un goût de "Revenez-y". Je la verrai bien accompagnée d'un fond de culotte, un verre de Suze Cassis ! (Une blague très en vogue dans les années 70 :-) !)

Parution le 15 août 2019
     

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15 juin 2019

Fanny Cloutier ou l'année où j'ai failli rater ma vie

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Merci aux éditions Kennes pour ce journal intime que j'aurai beaucoup de plaisir à offrir au collège de ma ville. Il aura certainement un grand succès auprès des adolescents. Ce livre est avant tout un bel objet, au détails particulièrement soigné. La couverture rose girly et ses fleurs mises en relief par embossage, le ruban marque-page et le personnage qui apparaît dans la fenêtre centrale sont une véritable invitation à ouvrir ce journal. Fanny Cloutier, l'héroïne, a quatorze ans, presque quinze, précision importante à cet âge, au début de l'histoire. Elle nous dit d'emblée que ce qu'elle sait le mieux faire dans la vie, c'est dessiner et subir les décisions excentriques de son père. 
Ce goût pour le dessin permet à l'auteure, Stéphanie La Pointe, de nous offrir une mise en page et des jeux sur le graphisme tout à fait exceptionnels. Les dessins traduisent les émotions de la jeune fille, de même que les formats des lettres, les couleurs ou les matériaux utilisés. Ce journal comprend des feuilles transparentes, des feuilles soigneusement pliées en quatre où l'on trouve la meilleure recette de sauce spaghetti ou un pacte signé entre Fanny et son père. Stéphanie La Pointe joue sur les codes du journal intime et nous en livre une version plus soignée que dans le réel, profondément touchante.
Le lecteur va partager la vie de l'héroïne pendant quelques mois, de septembre à décembre. le père de Fanny, réparateur de machines à coudre industrielles pour payer les factures, a un don pour comprendre le mécanisme des choses. Ce don lui a permis de découvrir que les méduses Turritopsis stoppent le vieillissement. Les Japonais lui font un pont d'or pour développer cette découverte et il doit partir quelques mois à Kyoto. Fanny prend très mal cette décision qui va l'obliger à quitter Montréal pour Sainte-Lorette où habite sa tante, la soeur de sa mère. Elle prend cet "exil" à la campagne d'autant plus mal qu'elle ignorait l'existence de cette tante. le décès accidentel de sa mère quand Fanny avait trois ans est un sujet tabou. L'adolescente pensait qu'ils n'avaient pas de famille, où du moins qu'elle se réduisait à elle, son père et Albert, son furet. L'auteure se régale à évoquer le quotidien de la jeune fille dans son nouveau domicile. Loin de ses repères habituels, elle doit "se réinventer". de nouveaux parents ( la famille de sa tante), de nouveaux amis, de nouveaux ennemis, de nouveaux amours l'attendent à Sainte-Lorette. J'ai trouvé le récit de toutes ses nouvelles fois parfois un peu convenus, mais le savoureux parler québécois relève l'ensemble. Durant ces quelques mois, Fanny va mûrir, découvrir sa mère au travers des témoignages de ceux qui l'ont connue et connaître les circonstances de sa mort. Cette connaissance lui apportera la force pour avancer et affronter les aventures que son excentrique de père lui réserve pour le futur.
Un excellent moment de lecture ! Un journal intime qui mérite d'être mis entre toutes les mains !

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01 mai 2019

Geneviève de Gaulle, les yeux ouverts de Bernadette Pecassou-Camebrac

  

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Cette biographie m'a beaucoup émue et questionnée. Je connaissais Geneviève de Gaulle comme Présidente de ATD Quart Monde, mais j'ignorais tout de ce qui avait forgé sa volonté jamais démentie de venir en aide aux plus pauvres.

   La nièce du général De Gaulle naît au sein d'une famille aimante et unie. Première fille de Xavier et Germaine De Gaulle., son enfance est marquée par deux drames, le décès de sa mère puis celui de sa jeune sœur. Issue d'un milieu bourgeois, élevée dans l'amour de Dieu, elle semble destinée à devenir une sage épouse et mère de famille. Son apparence de jeune fille modèle, qu'elle conservera jusqu'à la fin de ses jours, ne laisse pas immédiatement deviner son sens exceptionnel des valeurs. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle entre en Résistance, prenant tous les risques au nom de la liberté. Arrêtée par La Gestapo, elle est emprisonnée à Fresne puis transférée au camp de concentration de Ravensbrück en Allemagne.C'est le seul camp réservé aux femmes, érigé en 1938 par Himmler.Ce dernier essaiera d'utiliser Geneviève comme monnaie d'échange pour négocier avec le général de Gaulle et essuiera un refus. La jeune femme sera libérée en même temps que les autres en 1945. Ravensbrück la changera à jamais.

   Dans ce camp, elle va nouer des amitiés qui dureront jusqu'à sa mort. Elle va faire l'expérience d'un univers d'une telle violence et d'une telle inhumanité qu'il aurait pu la faire sombrer, si elle n'avait connu en même temps une fraternité ignorant les milieux sociaux et les appartenances politiques. Cette fraternité deviendra son arme contre tous les maux: l'indifférence que les rescapés des camps subiront quand ils reviendront ou le mépris pour les pauvres qui vivent en périphérie des villes dans des bidonvilles. Au nom de cette fraternité et de l'espérance, qui est le désespoir surmonté selon Bernanos, elle sera de tous les combats, d'abord pour les droits des femmes rescapées, ensuite pour celui des plus démunis.

   Toute sa vie, cependant, elle ne se sentira pas légitime dans ce rôle de représentante des pauvres. Elle confiera souvent à sa fille son sentiment d'être une "usurpatrice". Ses combats occuperont son existence, empiétant sur sa vie d'épouse et de mère. Elle sera parfois tiraillée entre sa lutte contre la pauvreté et son envie de profiter des siens et de jouir d'un peu de tranquillité. Elle cherchera souvent le réconfort auprès de Dieu avec lequel elle s'est réconciliée. De lui, elle avait dit qu'il était resté en dehors des camps avant de nuancer son propos.
Il ne fait aucun doute que Geneviève de Gaulle a été une femme exceptionnelle et sa panthéonisation en 2015 est la reconnaissance d'un parcours que chacun de nous doit saluer. Ce qui m'a dérangée dans le travail de Bernadette Pecassou-Camebrac, c'est le côté "image pieuse" qu'elle donne de Geneviève de Gaulle. Il est vrai qu'un dossier de canonisation comme Sainte de l'église catholique a été ouvert pour elle, et arrêté ensuite faute de postulateur.

   L'auteure de cette biographie d'une grande richesse nous offre un portrait sans aspérité de Geneviève de Gaulle, à croire qu'elle n'a jamais éprouvé que les plus nobles sentiments. Trop de perfection désincarne cette femme que j'aurais tout autant aimé si elle m'était apparue plus humaine, avec ses failles, ses défauts petits ou grands, ses moments de doute ou de maladresse. Hormis ce bémol, je vous encourage à lire cette biographie qui évoque une réalité toujours tristement d'actualité, le sort réservé aux exclus de notre société.

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24 février 2019

Transcription de Kate Atkinson

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La couverture est belle et assez mystérieuse. Vous découvrirez un flamant rose dans le roman de Kate Atkinson, mais sous une forme assez inattendue... J'attendais beaucoup de ce nouveau roman d'une auteure que j'aime beaucoup. L'histoire d'une jeune oiselle Juliette Amstrong, recrutée par le MI5 en 1940 ne pouvait que me séduire sur le papier. Dans la réalité, j'ai peiné à terminer cette lecture, tout en reconnaissant que le roman est intéressant et extrêmement (peut-être trop) documenté.sur les années 40 au sein du MI5 et les années 50 à la BBC. Je n'ai en revanche pas saisi l'intérêt de débuter et de clôturer l'histoire par une Juliette de retour à Londres dans les années 80.
L'héroïne, jeune Londonienne de 18 ans occupe tout d'abord un poste "administratif" au sein du service de renseignement britannique.. Elle fait partie d'un groupe qui occupe l'appartement voisin du lieu de rendez-vous de membres de la Cinquième Colonne. Leurs conversations sont enregistrées et Juliette est chargée de les retranscrire avec sa machine à écrire. Peu à peu, elle monte en grade et devient agent double, chargée d'infiltrer les milieux des sympathisants de l'Allemagne Nazie. Elle change d’identité et de personnage au gré des missions. Sa naïveté en fait une Candide ( pour ne pas dire parfois une Bécassine) dans le monde de l'espionnage et du contre-espionnage. A cette occasion, j'ai retrouvé l'humour british de Kate Atkinson.
Une ellipse temporelle nous transporte dans les années 50, à la BBC. Juliette y travaille au service des émissions pour enfants. L'auteure nous entraîne avec un plaisir évident dans les coulisses de cette radio mythique. La guerre semble alors rattraper Juliette. En effet un corbeau menace de se venger pour des événements survenus alors qu'elle transcrivait les propos haineux de citoyens en apparence lambda. Elle mène son enquête pour découvrir l'identité de celui-ci et nous prenons connaissance de certains épisodes troubles de son passé d'espionne. 
Kate Atkinson cite à la fin du roman toutes ses sources. Elles sont impressionnantes. Ses connaissances du MI5 et de la BBC sont à l'évidence très pointues. Il me semble, mais ce n'est qu'un jugement personnel, qu'à vouloir trop nous faire partager tous les détails sur ses deux "institutions", elle n'est alourdi et ralenti son récit. Une lecture en demi-teintes. alors que le sujet était extrêmement prometteur.


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04 février 2019

Sa majesté des fèves de Eve Borelli

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" Sa majesté des fèves " est un très agréable feel good entre le road trip et le conte de fée. Les deux personnages principaux, Cristalline et Lucien Bigorneau sont frère et soeur. Il n'est pas possible d'imaginer pourtant physiques plus dissemblables. Cristalline dont le prénom évoque la fragilité est une force de la nature, une tornade blonde, athlète de haut niveau, spécialiste du lancer de disque. Lucien est maigrelet, plutôt froussard et exerce le délicat métier de févier. Ces fèves artisanales, d'une grande beauté, ne font pas le poids devant les mochetés en plastique, fabriquées à la chaîne et reprenant les tendances du moment. Il a mis la clé sous la porte, Lolitta sa petite amie l'a quitté et il disparaît peu à peu sous la crasse et les emballages de pizzas. Cristalline vient à son secours, comme elle le fait depuis l'enfance et l'entraîne dans un voyage outre-Manche pour lui changer les idées et aussi pour lui mettre le pied à l'étrier. Un article dans un magazine people lui a appris que la reine Elizabeth raffolait de la frangipane. Elle s'imagine déjà Lucien févier de sa majesté. Quant à savoir comment rencontrer la reine, elle se dit qu'il sera bien temps d'y penser une fois à Londres. le road trip démarre par deux haltes Blablacar ( Nous sommes en .2019, ne n'oublions pas !). La voiture va donc accueillir en plus des deux héros, du fils de Cristalline et de son horrible caniche deux parfaits inconnus : une gracieuse bien que boiteuse Maguelone et un colosse surnommé Twix en raison de ses doigts manquants. Cet aréopage hétéroclite va connaître de nombreuses aventures, souvent drôles. Eve Borelli a le sens de la formule et ce roman est une agréable "fantaisie" aussi délicieuse et rapidement dévorée qu'une part de galette des rois.

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30 janvier 2019

Sans compter la neige de Brice Homs

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Brice Homs nous entraîne dans un road trip hivernal, intimiste, où le personnage principal Russel Fontenot, quitte Washington et une réunion de travail pour rejoindre Charlottesville et Jennie, sa campagne, sur le point d'accoucher. Les kilomètres défilent dans un paysage de plus en plus fantomatique. La progression est lente, freinée par la neige. Russel, bouleversé par cette naissance imminente., se remémore des moments importants de sa vie. L'auteur construit ce retour en arrière par petites touches. Les souvenirs semblent émerger sans ordre apparent, de la recette de jambalaya de son père à ses années universitaires. Le mot père n'est d'ailleurs jamais écrit. Russel Fontenot parle de lui comme du vieux, celui qui l'a élevé, sans lui montrer, ou si rarement, la moindre marque d'affection. Il évoque la petite station service tenue par celui-ci, son refus catégorique de parler de sa mère, de leurs origines Cajuns, comme si tous les deux vivaient " hors sol", sans racines donc sans passé. Le jour des 18 ans du personnage principal, le vieux est parti., comme s'il avait accompli à minima sa mission. 

Comment devenir père quand le sien n'a rien eu d'un modèle ? Comment aimer une femme quand on a grandi sans présence féminine ? Comment envisager d'avoir une famille quand le mot n'est pour vous qu'un concept abstrait ? 

Les kilomètres défilent, les heures passent et Russel s'égare. Remontent à sa conscience l'université et son amitié avec Koz, riche rejeton finalement aussi paumé que lui. Lui, le boursier, qui doit rester dans les clous, ne pas se faire remarquer, accompagne plus qu'il ne suit son ami dans ses errances :musique rock à fond, drogues à perdre la raison, filles à consommer sans modération.. A l'université, entre Koz et sa copine Chilli, il se recrée une famille bancale et destructrice. Le fait qu'il soit sur la route, des années plus tard, par une nuit d'hiver, pour rejoindre Jennie, montre qu'il a évolué et adopté un schéma de famille plus classique.

Au loin se devinent des lumières, peut-être celle de la maternité. Russel émerge de la nuit, du chaos et s'avance vers l'avenir. Un avenir construit non pas sur le refus, mais l'acceptation de son passé.

Un roman à la poésie brute, où les femmes sont regardées avec une tendresse dont un Yann Moix devrait s'inspirer.

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26 janvier 2019

Tout ce qui nous submerge de Daisy Johnson

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Mon sentiment après la lecture de ce roman est mitigé. Certains aspects de l'histoire m'ont plu, d'autres clairement rebutée. L'intrigue se déroule de nos jours en Angleterre. Elle pourrait tout aussi bien se situer à n'importe quelle époque. Le récit présente de nombreuses similitudes avec le conte et est de ce fait intemporel. Gretel, une jeune trentenaire, qui exerce la profession de lexicographe, cherche sa mère "envolée" le jour de ses seize ans. Cette disparition a marqué son existence, l'amenant à rentrer dans le moule institutionnel alors qu'avec sa mère, elle vivait sur un bateau, complètement en marge de la société. Leur univers singulier, sous le signe obsédant de l'eau, en contact étroit avec la nature, leur relation mère-fille fluctuant entre la fusion et le rejet l'a marquée à jamais. Ce livre est donc l'histoire d'une double quête : celle de Sarah, la mère et aussi celle de l'élément déclencheur de sa fuite. 


Ce roman est celui du féminin sous différentes formes, des femmes dans des corps d'hommes, des hommes dans des corps de femmes, des filles devenant femmes et des mères biologiques ou adoptives. L'eau si prégnante rappelle la matrice originelle. Ce roman est aussi celui des mots, inventés, savants ou sales, virtuoses ou impropres. Daisy Johnson se livre à un exercice de style qui parfois fait mouche et parfois fait un plat.


J'ai trouvé ce récit inégal, inachevé. Certains passages révèlent une patte, un monde que l'on a envie de découvrir, d'autres laissent trop transparaître une culture que l'on veut montrer. Quel besoin de mêler à cette histoire le mythe d'Oedipe ? Cette lecture m'a donné la sensation de patauger en eaux troubles, une expérience assez déroutante.

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24 janvier 2019

Hello Sunshine de Laura Dave

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Laura Dave, dans ce sympathique roman, s'en prend de façon humoristique à l'impact des réseaux sociaux sur nos vies. Si le ton reste toujours léger, la critique n'en est pas moins sévère. Sunshine Mackenzie, jeune trentenaire new-yorkaise anime une émission culinaire sur YouTube. Son credo : les bons petits plats qui lui rappellent son enfance et son Texas natal. Elle joue la carte de la nostalgie, du retour à l'authenticité et concocte des recettes faciles avec des produits de saison,étiquetés "bio". Elle surfe sur cette tendance actuelle et son nombre de followers sur Twitter montre sa popularité. Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes virtuels. 

Seulement, un beau matin, le compte Twitter de la jeune femme est trollé et un anonyme prouve que l'émission " A Little Sunshine" est une immense imposture. La présentatrice ne vient pas du fin fond de la campagne mais des Hamptons, ne sait cuisiner que les sandwichs au fromage et loin d'être l'épouse parfaite, des photos la montrant en plein adultère sont jetées en pâture à ses admirateurs.

Dans ce récit à la première personne, Sunshine commence par se trouver de nombreuses excuses. le mensonge est plus que toléré sur le Net, c'est presque un art de vivre. Ce n'est pas elle qui a eu l'idée de créer ce personnage mais Ryan, devenu par la suite son producteur et amant. Au début, ce n'était qu'une minuscule tromperie, mais étant donné le succès de son émission, la tromperie est devenue une énorme duperie.

En une journée, sa vie à New-York est balayée : plus de travail, plus de mari et plus d'appartement car ce dernier a décidé de le mettre immédiatement en vente.. Sunshine Mackenzie n'a pas d'autre alternative que de redevenir Sunny Stephens et de retourner dans le Hamptons, dans la demeure cossue, où elle a juré de ne plus jamais remettre les pieds.L'accueil de sa soeur Rain a de quoi la faire rapidement déchanter. Elle ne lui demande pourtant que de l'héberger, le temps de réfléchir à une autre émission : "Sunshine : la rédemption" qui la montrerait prenant des cours de cuisine et surtout offrirait à son public une image plus authentique.

Peu à peu, le lecteur découvre son enfance et la complexité de ses rapports avec son père et sa soeur. Il la suit sur le chemin de la vérité. Elle met au jour sans presque sans rendre compte d'anciennes blessures. Loin de New-York et de l'aura qui la protégeait, elle renoue avec Rain, fait la connaissance de sa nièce de six ans, devient experte déchets dans le restaurant d'un chef étoilé particulièrement irascible et se lie d'amitié avec le pêcheur qui livre l'établissement.

Laura Dave nous offre une histoire qui obéit aux codes classiques de la romance moderne. Mais son héroïne n'est pas un cliché sur pattes. Elle prend lentement conscience du monde dans lequel elle s'était enfermée.J'ai beaucoup aimé les coups de griffes souvent drôles sur l'univers impitoyable des chaînes You Tube, du "foodporn" et de ces stars de la cuisine dont la personnalité importe plus que leur réelle connaissance du métier.. Dans la même veine que " Brexit romance" de Clémentine Beauvais, ce roman est une lecture que je recommande.
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22 janvier 2019

San Perdido de David Zukerman

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Coup de coeur absolu pour ce premier roman ! David Zukerman est un formidable conteur et plutôt que de lire, j'ai eu le sentiment de l'écouter me raconter la légende de Yerbo Kwinton. Comme tout bon conteur, il appâte son public par une introduction où il évoque sans rentrer dans les détails la vie du héros de San Perdido. Cette petite ville panaméenne, perdue au milieu de nulle part, ressemble à toutes ces cités où l'extrême pauvreté côtoie la plus indécente des richesse. Elle n'a rien d'extraordinaire avant qu'apparaisse, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, un garçonnet noir aux yeux bleus indéchiffrables. Surgi de nulle part,il s'installe dans la décharge de Lagrima, près de la maison de Felicia, une vieille Ghanéenne, devenue en quelque sorte la gardienne du lieu. L'enfant ne parle pas, ne cherche pas le contact de ses semblables et ne doit sa survie qu'à ses mains immenses et dotées d'une force herculéenne, qui lui valent le surnom de " La langouste".Il cherche du métal au milieu des déchets et les revend à un ferrailleur. Les habitants du quartier s'habituent à sa présence sans jamais percer son mystère.

Ils ignorent que Yerbo est un Cimarron, ancêtre d'esclaves noirs ayant fui les Espagnols. Ils ne connaissent pas le dessein tracé depuis très longtemps pour cet enfant, capable de repérer n'importe quelle personne à ses pulsations cardiaques, un "chasseur" sélectionnant ses proies en fonction du plan de son clan, mais aussi de sa morale personnelle. Gare aux hommes qui abusent de leur force ou de leur pouvoir pour arracher leur plaisir à des fillettes ou des femmes non consentantes !
Les années passent, Yerbo grandit à San Perdido et l'auteur nous trace l'histoire de la ville avec un style à la fois simple, fluide et magnifiquement imagé. Il est question de gouverneurs cupides, d'abus de pouvoir, d'ascension sociale liée à la ruse ou à la beauté, de corruption et au milieu de toute cette noirceur, David Zukerman invente des oasis de douceur pour quelques personnages. Sans manichéisme, il dresse des portraits haut en couleur, les personnages nous entraînent dans un tourbillon de vie, de mort, d'amour et de haine. La fin du roman arrive et le mystère subsiste, hommage peut-être au "réalisme magique". Et le lecteur, ébloui, va relire l'introduction et chaque mot de celle-ci prend sens,en une extraordinaire structure en boucle.

Du grand art !

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