17 juin 2018

Et si tu n'existais pas de Benoît Vanstavel

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Le titre, qui remet immédiatement en tête la chanson de Joe Dassin et la couverture, façon Magritte semblent annoncer une jolie romance. Que nenni ! Benoît Vanstavel se livre à un exercice périlleux et parfaitement réussi : écrire une comédie de moeurs dénonçant nos travers modernes, et la faire partir faussement en vrille avec une évidente jubilation. Cette maestria m'oblige à lui pardonner ses moqueries à l'égard à Plougonvelin, petite commune du Finistère, où se déroule une partie de l'intrigue. Née à Quimper, je suis très susceptible sur le caractère dit de cochon  des Bretons, et sur la météo dite de l'apocalypse de mon département chéri.

Tristan, presque trentenaire, souffre d'une terrible tare : le célibat. Peu importe qu'il occupe un bon poste dans un institut de sondages et qu'il se satisfasse de courtes amourettes, sa "maladie" devient terriblement gênante quand ses copains commencent à se mettre en couple et passent même à l'étape suivante : le mariage. Simon, le meilleur ami de Tristan, va convoler avec Isabelle et celle-ci ne vit plus que pour ce jour "bénit" et l'élaboration de son plan de table. Ce serait tellement plus simple pour elle si le témoin de son futur mari se trouvait une chérie. Plus de nombre impair d'invités à gérer ! Las de cette pression permanente qui s'exerce sur lui ( Isabelle n'est que la goutte d'eau qui fait déborder le vase), notre héros décide sur un coup de tête de s'inventer une petite amie. Pénélope, son chat Igor et sa thèse sur le théâtre No prennent vie. Il se sait pas alors qu'il vient de créer un golem, dont l'existence aura des répercussions aussi drôles qu'inattendues.

Ne parvenant pas à avouer, au fil des mois, que Pénélope n'est que le fruit de son imagination, il est contraint d'utiliser mille et une ruses pour "enfumer" sa famille et ses amis, jusqu'à son ex, Emma, particulièrement retorse. Il n'a pas toujours pas réussi à "cracher le morceau" quand un héritage soudain bouleverse la donne. Sa grand-tante, Marie-Jeanne, succombe à une intoxication alimentaire et lui lègue non seulement sa modeste demeure à Plougonvelin, mais aussi une petite fortune. Il n'en faut pas plus pour que des centaines de Pénélope pensent retrouver en lui leur Ulysse. 

C'est à ce moment du récit que commence l'art subtil du " je fais partir mon récit en sucette, mais je gère !" Benoît Vanstavel garde la maîtrise de son histoire malgré de nombreux dérapages. Les habitants de Plougonvelin, de l'organiste forcené à la charcutière, tout droit sortie d'un film S-M, sous-titré en breton, participent avec entrain à la fuite aux antipodes d'un Tristan, acculé par des Pénélope attirées par son argent, plus que par ses biceps maigrelets. Notre anti-héros moderne, est entouré par une bande de Pieds Nickelés fort réjouissante. L'auteur nous fait partager leur course folle, et enchaîne les péripéties loufoquo-tragiques. L'ensemble est porté par une écriture d'une grande inventivité, mêlant érudition et " n'importequoisme".

Les fées de la "Vis comica" ont dû se pencher sur le berceau de cet auteur. Je subodore même que les dites fées sont probablement bretonnes, mais cette hypothèse n'engage que moi.

Un vrai bonheur pour les zygomatiques ! Merci aux éditions "City" pour ce concentré d'humour

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12 juin 2018

L'invitation de Elizabeth Day

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En recevant ce livre, je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement entre la fête que Ben Fitzpatrick, éminent membre de la gentry britannique organise pour ses 40 ans et celle concoctée pour le mariage de Harry et Meghan. Elizabeth Day révèle tout au long de l'histoire le déroulement de cette soirée, qui va faire voler en éclats une amitié de plus de vingt ans. 
Mai 2015, Martin Gilmour et son épouse Lucy arrivent dans un petit hôtel miteux près du prieuré de Tipworth, où va se dérouler la party de Ben. Ils tentent de comprendre pour quelle raison ils n'ont pas été logés au prieuré, alors que Martin est supposé être le meilleur ami de celui-ci. Le surnom de Martin est d'ailleurs PO (petite ombre) car il est dans le sillage du rejeton Fitzpatrick depuis le collège. Ben et son épouse Séréna ont fait restaurer à grand frais ce prieuré, chassant au passage les moines qui y résidaient. Peu importe les moyens quand on a la richesse. Les invités sont triés sur le volet, il se murmure même que le Premier Ministre va faire une apparition et une armée de serveurs s'emploient à ce que les verres ne soient jamais vides. Tout est luxueux, pas forcément de bon goût, mais coûteux. Petit détail plébéien : des mini-hamburger sur l'emballage desquels figure le prénom du héros du jour. Pour rappel, après le mariage retransmis dans le monde entier de Harry et Meghan, s'est tenue au manoir de Frogmore, une party à laquelle n'ont assisté que 200 invités. Au menu, burgers et barbe à papa. Comme c'est charmant quand les riches s'amusent à faire simple ...

Cette soirée va déraper et tout l'art de l'auteure est de retarder le moment de nous dévoiler de quelle manière. Ce "dérapage" trouve son origine dans le passé des protagonistes, passé qui apparaît par bribes, sous la forme d'interrogatoire au commissariat, de journal intime ou de retours en arrière. Ben Fitzpatrick est au coeur du récit et pourtant nous ne pénètrerons jamais dans ses pensées. Il est la planète principale autour de laquelle gravitent des satellites.

Le premier d'entre eux est Martin Gilmour, orphelin de père, élevé par une mère distante, qui intégrera un établissement privé grâce à ses bons résultats et non en raison d'un don substantiel de sa famille à l'institution. Très rapidement, il comprend que sa survie dépend de sa capacité d'adaptation.Il va y jouer le garçon de bonne famille, même si personne n'est véritablement dupe. Sans que nous sachions vraiment pourquoi, le très populaire Ben Fitzpatrick va le prendre sous son aile. Martin éprouve pour lui bien plus que de l'amitié et s'imagine, avec une certaine naïveté, que cela ne se voit pas.Ce personnage incarne cette envie furieuse qui anime certains de sortir du rang, de leur classe sociale estimant qu'ils valent mieux que des fils à papa, nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Il n'est pas particulièrement sympathique, pathétique parfois dans sa stratégie pour faire partie d'une coterie qui ne sera jamais le sienne.

Le deuxième satellite est Lucy. Elle gravite dans les premiers temps de son mariage autour de Martin et fatalement aussi autour de Ben, qui n'est jamais bien loin. Nous la voyons ouvrir les yeux au fils des pages sur la place qu'elle occupe dans le coeur de son mari et sur la place que leur couple occupe dans l'existence des Fitzpatrick. Issue de la bourgeoisie, elle n'éprouve pas la même fascination que Martin pour les vieilles familles aristocratiques, leur entregent et leur argent facile. Le lecteur éprouve davantage d'affection pour ce personnage, qui mérite bien mieux que les attentions fort rares d'un mari distant.

Elizabeth Day décrit aussi les autres satellites, ceux qui profitent de la lumière de Ben Fitzpatrick et ceux qui s'y brûlent. Au tout début du roman se trouvent trois définitions du mot "party" : fête, parti politique ou groupe partagent les mêmes valeurs ou intérêts. Ce livre orchestre avec maestria les trois. Lors de la party d'anniversaire, le Premier Ministre s'invite et Martin et Lucy apprennent à leurs dépens qu'ils n'appartiendront jamais au club très privé des riches héritiers. 

Roman âpre, souvent grinçant,"L'invitation" dénonce avec force et subtilité l'inanité dans toutes nos sociétés de la belle devise " les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits".

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06 juin 2018

Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal

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Ce roman m'a permis de découvrir la "Little India" de Londres : le quartier de Southall. L'histoire se déroule à notre époque et fait écho à de nombreux sujets d'actualité : l'emprise de la religion, la toute puissance des hommes considérée comme naturelle dans certains milieux et la parole féminine qui peine souvent à s'exprimer.
Nikki, jeune femme de 23 ans, se définit comme un mélange Orient-Occident. Sa famille, de religion sikhe, est originaire du Penjab et garde des liens très forts avec l'Inde. Mindi, la soeur aînée de Nikki, éprouve moins de difficulté à se couler dans le moule traditionnel. A vingt-cinq ans, ses études d'infirmières terminées, elle envisage avec beaucoup de pragmatisme un mariage arrangé. Pas question pour elle cependant d'accepter n'importe quel prétendant ! Mais elle n'a rien contre le fait que les femmes de sa communauté soient à la manoeuvre pour lui trouver un bon parti. Leur père, ayant succombé deux ans plus tôt à un infarctus, Mindi et sa mère semblent désireuses qu'un homme " protège" à nouveau leur foyer.
Nikki s'est affranchie des siens dans la douleur. La jeune femme vit à Shepherd's Bush, seule dans un petit appartement au dessus du pub miteux où elle est employée comme serveuse. Son père n'a pas supporté qu'elle arrête ses études de droit et une violente dispute l'a précipitée en  dehors du cercle familial et de sa "zone géographique" habituelle. Elle s'enflamme pour toutes les manifestations qui défendent les droits des femmes et s'agace du servive à rendre à Mindi. Sa soeur souhaite que Nikki se rende au temple à Southall pour punaiser sa recherche de l'époux idéal sur le panneau d'affichage MARIAGE. Arrivée au temple, elle tombe sur une petite annonce. L'association communautaire sikhe cherche une animatrice pour un cours d'écriture. Celui-ci permettrait aux femmes de raconter leur histoire et l'atelier se terminerait par une anthologie des meilleurs travaux. Le coeur de la jeune femme bat la chamade. Elle y voit le moyen d'aider les femmes de sa communauté à s'exprimer.
Cet atelier va se révéler surprenant à de nombreux égards, passant d'un cours d'alphabétisation à l'écriture de contes érotiques. Les participantes sont des veuves, réduites à n'être plus que des "fantômes" en blanc dans le quartier. Nikki ne va pas leur apprendre grand chose, simplement leur offrir, sans même l'avoir souhaité, un lieu où elles pourront s'épancher, décrire leur mariage et évoquer sans fard le désir féminin. La jeune femme, au contact de ses "élèves", va à la fois renouer avec ses origines et s'effrayer de l'envers du décor. Au nom de l'honneur, de la religion ou du simple fait d'être un homme, des horreurs sont commises dans le quartier. Des meurtres parfois. 
Balli Kaur Jaswal tisse une réelle intrigue, son récit n'est pas que militant. Il est ponctué des "contes érotiques" inventés par les veuves et des réactions engendrées par la lecture de ces derniers, entre gêne, gloussement et nostalgie. Les personnages sont nombreux, bien croqués, et les descriptions du quartier indien donnent une furieuse envie au lecteur de s'y promener et de s'arrêter quelque part pour boire un chai.

Une lecture très plaisante

Lu en numérique via Netgalley

 

 

 

 

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30 mai 2018

Les Feller de Susanna Fogel

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L'auteure a réussi un petit tour de force : rédiger un roman épistolaire désopilant où le personnage principal n'écrit pas un seul message. Nous le découvrons au travers des différents courriers que lui adressent les membres de sa famille, mais aussi son défunt hamster, son appareil de fitness, ou ses ovaires. Ces lettres que reçoit l'héroïne sont d'abord parues dans "Le New Yorker" et le "Time" avant d'être réunies pour ce livre. Et en effet, beaucoup d'entre elles ont le potentiel comique d'un billet régulier dans un journal. Susanna Fogel s'est probablement inspirée de sa propre famille pour créer ses personnages, en exagérant certains traits de leur caractère sans pour autant les transformer en caricatures.

Julie, le personnage central, apparaît par petites touches, son portrait se complétant à chaque nouveau courrier. La plupart des messages viennent de sa garde rapprochée : son père, un neurologue bi-polaire ( Vous connaissez l'histoire du cordonnier mal chaussé :-)) remarié à une jeune Chinoise, infiniment plus rusée qu'il ne l'imagine; sa mère thérapeute, toujours prête à aider son prochain (surtout ses filles) même quand ils ne sont pas consentants; et sa soeur adoptive, Jane, adepte du langage SMS et des expériences professionnelles et amoureuses "borderline". Se dessine une héroïne très moderne, oscillant entre la recherche du grand amour et Tinder, entre un job alimentaire à la rubrique people du Huffington Post et ses rêves d'écrire un roman, entre le désir de s'accomplir sans avoir d'enfant et la congélation de ses ovaires à l'âge de trente-cinq ans. 

Nous la suivons depuis son enfance jusqu'à la trentaine passée, les courriers évoquent les événements qui émaillent toute vie : remise de diplôme, fêtes de famille, enterrement, mariage, naissance ... Julie grandit, change et ses correspondants aussi. Certaines lettres sont de purs moments de comédie, d'autres jouent davantage sur l'émotion. Certes le trait est souvent forcé, mais les questions soulevées ne manquent pas d'intérêt. La plus importante me semble être le poids de la famille, de la tradition, de la religion (ici le judaïsme), de l'hérédité, sur le devenir d'une femme. Sous le rire se cache un véritable enjeu de société.

Une lecture très agréable
Cet article est ma troisième participation au challenge Netgalley

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26 mai 2018

Il y a toujours un rêve qui veille de Joëlle sancéau

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Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour vous parler de ce roman (sorti en numérique hier, à paraître début juin en format papier). En effet, j'en suis l'auteure. Les éditions du 38 m'ont fait confiance une deuxième fois (Merci Anita Berchenko !). Si vous avez des envies de mer et de cacao, l'histoire se déroule dans une petite station balnéaire des Côtes d'Armor, qui abrite une chocolaterie, "Le Bel Aujourd'hui". Je suis  heureuse et émue que mes personnages aillent à la rencontre de leurs lecteurs.

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24 mai 2018

Un carrosse nommé désir de Frédéric Lenormand

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Je ne pouvais rater la dernière "fantaisie littéraire" de Frédéric Lenormand. Les enquêtes de Voltaire sont comme la chantilly sur les fraises, une douceur bien agréable à déguster. Nous sommes déjà à la neuvième aventure du célèbre philosophe et c'est un bonheur de retrouver le "trublion" qui tient plus à l'imagination de l'auteur qu'à la vérité historique. Frédéric Lenormand s'appuie toujours sur des écrits de l'époque pour inventer ses enquêtes, mais ses personnages (inspirés de personnes réelles) sont des créatures de papier, probablement bien plus drôles qu'elles ne l'étaient en réalité. Il mêle aussi  de nombreuses allusions à notre époque, comptant sur une culture commune avec le lecteur pour le divertir.

Dans cette nouvelle enquête, Voltaire s'entiche d'un hôtel, surnommé le palais Lambert, sur l'île Saint-Louis. Il n'est pas question qu'il débourse un fifrelin pour l'acheter alors que le mari de sa maîtresse et amie, Emilie, marquise du Châtelet, peut l'acheter pour les beaux yeux de son épouse (et le goût du luxe du philosophe). L'affaire est entendue, il ne reste qu'à trouver le banquier pour obtenir le prêt nécessaire à l'achat du petit bijou architectural. Las ! Le dit banquier, Charles Michel de Roissy,de retour de bamboche, passablement imbibé, est monté dans un carrosse, et s'est volatilisé. Voltaire entreprend de résoudre cette affaire de kidnapping, non pas par philanthropie, mais pour posséder enfin ce palais, écrin idéal avec sa lumineuse personne.

Dans un Paris en fête,(Louis XV célèbre en avance les noces de sa fille aînée de douze ans avec l'infant d'Espagne ), Voltaire, flanqué du mathématicien Samuel König, qu'Emilie a ramené de Bruxelles dans ses bagages, se lance sur les traces des kidnapppeurs. Le crime profiterait à de nombreuses personnes, Michel De Roissy ayant éveillé des rancunes tenaces au sein de sa famille. Sa deuxième épouse, sa fille, son intendant auraient tout intérêt à le voir disparaître. La piste familiale n'est pas la seule à suivre. Le banquier entretenaient des relations bien peu fréquentables et le philosophe doit composer tour à tour avec une tireuse de cartes, un astrologue, le gérant d'une pâtisserie, dont l'arrière-salle est un lupanar et même une aquarelliste, qui ne se contente pas de "croquer" ses clients.

Comme à chaque fois, le récit est mené tambour battant, Voltaire tombe de Charybde en Scylla, revêt les déguisements les plus inattendus, promène son grand nez et son incroyable bagout des lieux les plus raffinés aux bouges les plus sordides. Il n'hésite jamais à donner de sa personne quand il y a des monnaies sonnantes et trébuchantes à l'arrivée. Le lecteur se laisse entraîner avec plaisir, sourit presque à chaque page et referme le livre avec le sentiment d'avoir dévoré une gourmandise littéraire.

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21 mai 2018

Atelier n°82

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Ce texte est ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Il s'inspire de cette photo.

Eric, depuis le dernier rang de la classe, regardait le professeur d'Arts Plastiques s'épuiser à leur soutirer un ressenti devant la photo vidéoprojetée. Il parlait de leur passivité, de leur manque de curiosité et s'écriait : " Mais c'est pas possible d'être aussi blasés en Troisième !". L'adolescent détestait les généralités, les " tous à mettre dans le même sac", tout en ayant conscience d'apparaître lui aussi comme un cliché sur pattes.Ses bulletins de la Sixième à la Troisième portaient sur lui un jugement identique : " Discret. Possède des capacités mais ne semble pas intéressé par l'école". Ces appréciations n'étaient pas fausses, juste superficielles. Comment expliquer aux adultes que sa réserve le protégeait des moqueries, que ses centres d'intérêt ne correspondaient pas à ceux de ses camarades.

Il relut les mots qu'il avait griffonnés sur le document distribué par l'enseignant. A la question " Que représente pour toi cette oeuvre de O.Liber, il avait répondu : " un anneau de naissance". Eric savait qu'il ne prendrait pas la parole pour expliquer cette expression. D'ailleurs, il préférait son synonyme : les cernes de l'arbre. Cette photo lui rappelait les troncs coupés dans la scierie de son oncle et les cercles de couleurs différentes sur le bois, qui permettaient de dater celui-ci. Il se dit que pour les lecteurs, l'odeur d'un roman ou d'une revue qu'on vient d'acheter doit être agréable. Lui n'aimait que le parfum subtil des arbres vivants, pas encore réduits en pâte à papier. Les arbres n'offraient pas immédiatement aux narines des senteurs enivrantes. Avec eux, pas de fragrance forte comme avec les fleurs. Il fallait se rapprocher du tronc pour humer une odeur discrète.

La photo ne lui plaisait pas vraiment. Ces livres, disposés dans un fouillis savant, constituaient une structure artificielle, un "univers" construit par un artiste. Ses pensées s'envolèrent vers le monde qu'il aimait, celui de la forêt. La nature avait, elle aussi, créé un "monde", où les espèces cohabitaient dans une relative harmonie. Son oncle lui avait offert pour son anniversaire "La vie secrète des arbres" de Peter Wollheben. Lui qui répugnait à lire avait dévoré cet ouvrage. L'auteur, un forestier, posait des mots sur ce qu'il pressentait depuis toujours : les arbres communiquent entre eux. Il espérait un jour surprendre quelques bribes de leur conversation.

La sonnerie de fin de cours vint interrompre le fil de ses pensées. Avant de ramasser ses affaires, il jeta un oeil par la fenêtre et salua silencieusement les arbres de la forêt voisine.

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20 mai 2018

Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman

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Je viens à peine d'achever la lecture de " Rendez-vous avec le crime", tome 1 des enquêtes de Samson et Delilah, détectives du Yorshire et je n'ai déjà qu'une hâte, me procurer le suivant. Julia Chapman nous transporte au sein d'une charmante vallée du Yorshire, où l'herbe verdoyante est un bon indice de la pluviométrie ambiante. Les premiers mots du roman sont même " Brouillard. Brume. Ou même bruine.", tout un programme ! Nichée dans la vallée, la petite ville de Bruncliffe connaît un taux de délinquance proche du taux d'ensoleillement, à savoir pratiquement nul. Il fallait bien qu'un jour cette tranquillité soit troublée.

Deux événements secouent de façon concomitante le gros bourg rural : le "suicide" de Richard Hargreaves et le retour pétaradant de Samson O'Brien sur sa splendide moto rouge. Le premier chagrine la communauté qui ne comprend pas ce qui a pu pousser le fils du boucher à commettre un acte aussi désespéré. Le deuxième hérisse le poil de nombreux habitants, car Samson n'a pas remis les pieds à Bruncliffe depuis douze ans et a négligé ses amis et sa famille. Ce dernier n'est revenu au bercail que contraint et forcé. Policier à la Met, il doit se mettre au vert après une infiltration qui a mal tourné. Il lui faut tenir six mois dans ce lieu devenu hostile, cela paraît réalisable.

C'est sans compter le fait que son père ait vendu (ou plutôt bradé) la ferme familiale, que les hommes jeunes de Bruncliffe aient une fâcheuse tendance à casser leur pipe à raison d'au moins un par semaine, et que Samson décide d'ouvrir une agence de détective dans le local au-dessous de l'agence de rencontres de Delilah Meltcalfe, la soeur de son ami d'enfance. S'affichent alors sur les deux devantures les mêmes initiales ARV  pour Agence de Recherches des Vallons et Agence de Rencontres des Vallons. Cette coïncidence ne fait pas rire du tout Delilah.Elle serait bien tentée d'ordonner à Calimero, son braque de Weimar, de bouffer les fesses de son nouveau locataire. Elle se retient car ce loyer est providentiel pour ses finances quasi exsangues et que Calimero, qui s'est entiché du policier, ne consentirait à lui faire rendre grâce que sous ses affectueux coups de langue .

Ce premier tome nous présente le futur duo de détectives : Samson et Delilah ainsi que leur famille respective. De nombreux habitants de la ville, commerçants, fermiers, résidents de la maison de retraite sont aussi croqués avec une tendresse teintée de vacherie. La première enquête des deux héros est plaisante, même si le coupable est assez facile à deviner. L'intérêt de ce roman réside plus dans la description, souvent fort drôle du quotidien des personnages.

Une lecture extrêmement plaisante
Cet article est le deuxième de ma participation au challenge Netgalley

 

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16 mai 2018

Un mariage anglais de Claire Fuller

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La couverture et la quatrième de couverture nous offrent la version la plus immédiatemment perceptible de ce roman . Elles nous racontent une histoire assez classique : Ingrid,une étudiante tombe amoureuse de Gil Coleman, son professeur de Lettres à l'université et ils se marient. Ils quittent alors Londres pour une petite île, où ils élèvent leurs deux filles Nan et Flora. Ingrid jardine pendant que Gil écrit dans son atelier au fond du jardin. Tout semble aller bien jusqu'à la disparition soudaine d'Ingrid en juillet 1992. Avant de "s'éclipser", elle a écrit de nombreuses lettres à son mari, cachées dans les livres qui envahissent peu à peu la maison. Elle y dévoile le naufrage de leur union et déboulonne la statue de Gil, le bel auteur au charme ravageur. Claire Fuller déroule effectivement cette histoire d'un mariage anglais, mais en arrière-plan, le lecteur peut en deviner beaucoup d'autres.Il y est même incité par une scène se déroulant dans le bureau de Gil à l'université. Quelques étudiants triés sur le volet, dont Ingrid, participe à un atelier d'écriture. Le professeur leur parle alors du rôle du lecteur :         " Ecrire ne sert à rien tant que personne ne vous lit, et chaque lecteur voit quelques chose de différent dans un roman, dans un chapitre, dans une ligne."
Par vagues successives, l'auteur apporte au lecteur des éléments à décrypter comme il l'entend. La mer, omniprésente, apporte à ce roman une dimension fantastique, parfois même onirique. Lorsque Flora revient sur l'île plus de dix ans après la disparition de sa mère, sa voiture est assaillie par des poissons morts, qu'une mini tornade a emporté loin de l'eau. Elle est en route pour voir son père, qui a fait une mauvaise chute et ce phénomène la marque profondément. La jeune femme en parle autour d'elle et en fonction de sa propre sensibilité, chacun lui donne une interprétation de cet événement. Dans cette Angleterre pluvieuse, tout devient aqueux: les livres, la lumière et même le feu. Ingrid et Flora, créatures de l'eau, nagent comme des sirènes et se fondent dans cette atmosphère. Gil et Nan, beaucoup plus terriens, gardent un rapport plus distant avec cette mer, aussi belle que dangereuse. Ce livre pourrait être celui de l'eau ...
Ingrid sera enceinte cinq fois, mais ne vivront que Nan et Flora. La jeune femme a pour meilleure et peut-être unique amie, Louise. Se dessine alors un livre autour du féminin, de sa place dans la société aussi bien que de ses aspects les plus primitifs. La maternité, la sororité, le désir au féminin,les amours lesbiennes sont des thèmes extrêmement présents. Les hommes, même Gil,le mâle Alpha, sont cantonnés à la périphérie de l'histoire. Les humeurs, les douleurs des femmes sont retranscrites avec finesse, en lien très souvent d'ailleurs avec l'élément liquide, du liquide amniotique à l'eau de mer. Ce roman pourrait être celui du féminin ...
Gil Coleman est écrivain et son existence ainsi que celle de son épouse tourne autour de son activité et des livres qu'il(s) crée(nt). Claire Fuller nous amène sur une nouvelle piste : la littérature, les affres de la création et la notion de fiction.  En juin 1992, à défaut de pouvoir parler à son mari, Ingrid lui écrit des lettres, qu'elle glisse ensuite dans des livres de la maison, jamais choisis au hasard. Après sa disparition, Gil va retrouver, une à une, ces lettres et reconstituer ainsi la vision qu'Ingrid avait de lui, de leurs enfants, de leur roman écrit à quatre mains. Le livre devient une chasse au trésor, où les mots d'Ingrid, nets et précis, déchirent la carte postale de leur mariage idéal. Ingrid, dans ses lettres, nous présente Gil comme un Janus : d'un côté, un écrivain solaire que les médias s'arrachent, un "bon client" pour les émissions de télévision; de l'autre côté, un écrivaillon vampirisant l'imaginaire de sa femme pour produire un roman à succès. Ce roman pourrait être celui de la création littéraire ...

La fin, que je me garderai bien de vous dévoiler, nous oblige à reconsidérer de nouveau toute l'histoire. Et si ce roman était celui d'une sirène blessée ?

Un livre intelligent, ambitieux, d'une ambiguité redoutable : un vrai plaisir de lecteur !

Cet article est le premier de ma participation au challenge Netgalley

 

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13 mai 2018

Une catastrophe n'arrive jamais seule de Laura Norton

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   Attention coup de coeur ! Il s'agit de chick lit et je suis rarement aussi dithyrambique quand j'évoque ce genre. Mais le roman de Laura Norton va au-delà de la trame classique de la comédie romantique. Ces personnages auraient leur place dans un film de Pedro Almodovar ou de Woody Allen. Leur folie, leur démesure, leurs bonheurs éclatants comme leurs malheurs absolus plairaient au réalisateur espagnol. Quant à l'héroïne, Béa, sa logorrhée verbale et ses raisonnements spécieux séduiraient le cinéaste américain. Ces références au cinéma ne sont pas fortuites, je m'imaginais déjà, au cours de ma lecture, l'adaptation de ce roman sur grand écran. Quelques recherches m'ont permis de constater que le premier livre de Laura Norton a d'ailleurs déjà connu cette heureuse fortune.

Béatriz Vélez do Campo, 31 ans, frôle le nirvana au tout début de l'histoire. Elle a quitté sa Cantabrie natale et sa famille survoltée pour une carrière d'architecte à Madrid. Après des années de galère, elle touche du doigt son rêve : le cabinet qui l'emploie vient de décrocher un énorme contrat ( grâce en partie à son travail, même si son rôle est minimisé, voire nié par son employeur) et Victor, son compagnon depuis cinq ans, l'a demandée en mariage. Lors de la soirée organisée pour fêter ce succès, le champagne ne l'aide pas vraiment à se la jouer modeste. Son attitude en horripile plus d'un(e) et un tour au petit coin lui permet de découvrir le revers de la médaille. Elle surprend deux collègues qui évoquent son licenciement prochain et ses fiancailles destinées à faire passer une pilule très amère : Victor va occuper le poste libéré par Béa . Les premières pages sont dans la plus pure tradition de la chick lit. Le tournant va s'amorcer quand Béa, ravalant ses larmes et son orgueil, réintègre le giron familial.

Et là, la prof de Lettres qui sommeille toujours en moi, a fondu. Pour parler du don de sa mère, connaître rien qu'en touchant une personne le mal dont elle souffre, Bea fait référence au réalisme magique. Le REALISME MAGIQUE ! Mon cerveau a bugué pendant un court instant. Une référence littéraire dans une romance : quel bonheur ! Et c'est loin d'être la seule. Je vous laisse le plaisir de découvrir au fil des pages les nombreuses allusions à des auteurs ou des romans connus. J'ai beaucoup aimé ce pari sur l'intelligence et la culture des lecteurs.

J'ai adoré aussi la famille de Béa, la mère et son cabinet de consultation où les honoraires sont réglés en petits plats (pour compenser ses piètres talents de cuisinière), ses soeurs empêtrées dans des situations où le grotesque le dispute au pathétique, son frère, you tubeur célèbre amoureux d'un gendarme à la comprenette un peu lente, son neveu, passionné de moto-cross, mais rongé par un existentialisme sartrien. La maison familiale résonne de discussions orageuses, de diatribes passionnées. Tout ce bruit dissimule en fait une tendresse qui a du mal à s'exprimer. Et pour pimenter le tout, le maître des lieux, le pater familias, en mer huit mois sur douze, prend sa retraite et décide dans la foulée de mettre de l'ordre dans le maelstrom permanent.

Bea est contrainte de jouer à nouveau son rôle dans la pièce de théâtre déjantée que sa famille donne chaque jour en représentation. Comment oublier, dans ces conditions, la trahison de Victor qui roucoule à présent avec une présentatrice télé très connue ? Comment retrouver un travail d'architecte dans la ville de province où habitent ses parents ? Et si la solution se présentait sous la forme d'un trentenaire aux cheveux d'un roux flamboyant, au volant d'une Mercedes rose ?

Autre qualité de ce roman, c'est "la vis comica". Souvent, les écrivains se cassent les dents sur la mécanique de précision qu'est la comédie. Laura Norton a un vrai don pour créer des scènes tout à la fois vraisemblables et d'un ridicule achevé. Les personnages en prennent pour leur grade, et le lecteur sourit, ou même éclate de rire. Qui aime bien, châtie bien. L'auteur malmène ses personnages, mais éprouve pour eux une formidable empathie, perceptible à chaque instant.

Un conseil : profitez de l'été pour dévorer ce livre (qui compte plus de 500 pages et qui pourtant finit trop vite). Il s'accommodera très bien des halls de gare, d'aéroport, des serviettes de plage ou même du transat dans le jardin.

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