12 février 2018

Atelier n°79

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona.

La route est noyée de nuit et de brume. Ses doigts battent la mesure sur le volant de la voiture. "Se passer de toi" d'Aliose envahit l'habitacle et les voix du duo s'opposent au silence de la campagne endormie. Le trajet jusqu'au collège ne lui pèse jamais. Ces instants de solitude lui permettent de se concentrer sur la journée à venir.

Aujourd'hui, à huit heures, distribution aux Troisièmes 4 du roman de Steinbeck. Son cours est rodé depuis longtemps, mais elle sait l'importance de l'accroche, de ce moment fragile qui aura valeur d'adhésion ou de rejet. Hier, avant de quitter sa classe, elle a écrit au tableau ces quelques mots.

Les livres, c'est bon à rien. Ce qu'il faut à un homme, c'est quelqu'un...quelqu'un près de lui.

Ce matin, elle n'est plus certaine que cet extrait du livre, destiné à faire réagir les élèves, soit une bonne idée. N'est-ce pas tendre le bâton pour se faire battre ? Saura-t-elle retourner l'opportunité qu'elle semble leur donner de ne pas lire le roman en une incitation à découvrir l'histoire extraordinaire de George et Lennie ? 

Un chevreuil, à quelques dizaines de mètres de la voiture, déboule d'un champ et traverse la route dans une galopade effrayée. Cette apparition fugitive, captée par la lumière des phares, fait éclore son sourire. Elle imagine son coeur frémissant et la douceur de ses poils. Il aurait sa place dans la ferme dont rêvent les personnages de Steinbeck. 

Elle va arriver tôt au collège comme à son habitude. Dans la salle des professeurs encore déserte, elle se préparera un café et se blottira dans un coin du canapé, tout près de la baie vitrée. De son poste d'observation, elle assistera au ballet des voitures, s'arrêtant juste le temps de déposer des flots d'adolescents.

" Il faudra faire une fiche de lecture ? Y'a combien de pages ? On a déjà lu trois romans avec vous ! Les Troisièmes 2, eux, ils ont lu qu'un bouquin ! C'est quoi ce titre ? On n'est pas des bébés pour lire des histoires de souris ! Bernard et Bianca, on n'a plus l'âge ! On aura un devoir dessus ? Il comptera pour le deuxième ou pour le troisième trimestre ? M'dame, il a été écrit en 1937 ! Vous nous faites lire des trucs de la Préhistoire !"

Tout en savourant son café, elle imagine les remarques qui émailleront le début du cours. Il faudra comme toujours batailler, en espérant que la magie des mots opèrent. Il est encore temps d'aller jusqu'à sa classe et d'effacer son tableau. Avant de distribuer le roman, avant même de leur parler de l'histoire et de l'auteur, elle leur lira les premières pages. A peine assis à leur table, avant tout autre chose, dans le silence qu'elle aura obtenu, George et Lennie apparaîtront.

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01 février 2018

Un longue impatience de Gaëlle Josse

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Il ne m'aura fallu que quelques pages pour être happée par l'écriture de Gaëlle Josse. Précise, simple,d'une poésie subtile, elle réussit, en évitant tout folklore, à décrire l'âme d'une femme bretonne dans les années 50. Son héroïne, Anne Quémeneur, veuve Le Floc'h, m'a bouleversée. Elle ressemble tellement aux femmes de ma famille que je connais au travers des anecdotes souvent racontées par ma mère ou ma grand-mère. Elle me ressemble tellement aussi, jusqu'à cet amour pour les "queues de lièvre, ces courtes herbes sèches, couleur de sable clair (au) plumet d'une infinie douceur ".

Dans ce roman, Gaëlle Josse nous parle d'amour, de ce sentiment qui va réchauffer puis consumer Anne Guivarc'h, fille du bord de mer, à la fois sauvage et tendre. Issue d'un milieu très modeste, élevée à la dure, elle va connaître le bonheur auprès de son premier époux, Yvon Le Floc'h. Bonheur de courte durée, le pêcheur va périr en mer et l'a laissée seule avec leur petit garçon, Louis. Pendant des années, ils composeront une entité qui résistera à tous les mauvais coups de sort. Anne et Louis, une mère et son enfant, prunelle de ses yeux.

Et puis, de façon totalement inattendue, Etienne Quémeneur, un ancien camarade de classe, qui a repris la pharmacie familiale, la demandera en mariage. L'amour se joue des classes sociales, des qu'en dira-t-on. Anne la sauvageonne acceptera de devenir sa femme, à condition qu'il considère Louis comme son fils. Etienne ne tiendra pas sa promesse et Louis, à 16 ans, prendra la fuite, s'embarquant à bord d'un cargo pour une lointaine destination.

Commence alors pour Anne le temps de l'attente et pour survivre à cette absence, elle va se couper en deux : une part lumineuse, épouse et mère de Gabriel et Jeanne, une part sombre, à la lisière du désespoir et de la folie, la femme qui attend, plantée devant l'Océan le retour de son fils. Pour éviter de sombrer, elle imagine le repas qu'elle préparera pour le retour de Louis. Les mots ne sont pas le langage qu'elle choisit pour décrire ce festin. Ses mains sauront mieux lui montrer la somptuosité de l'accueil qui lui sera réservé, un accueil destiné à réparer toutes les blessures.

L'amour est cruel quand il écartèle le coeur des femmes. Comment continuer à aimer l'homme qui a provoqué la fuite de votre enfant ? Combien de temps un coeur scindé en deux peut-il battre ? Gaëlle Josse nous le révèle dans les dernières pages avec une extrême pudeur. Une fin dans une petite maison en bord de mer, une maison aux volets bleus avec un camélia et des hortensias. Une fin à lire et relire malgré les larmes qui coulent pour une petite sirène, guettant sans relâche l'arrivée du bateau ramenant la prunelle de ses yeux.

Une merveille

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29 janvier 2018

Atelier n°78

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Caroline Morant.

Sous la brise, la tour altière parade. Le soleil ocre ses pierres d'un éclat doux et berce les hommes d'illusions.
La construction, arc-boutée pour affronter les éléments, se persuade qu'elle résistera au temps. La mer se teinte d'un bleu tendre et les nuages, d'une blancheur éblouissante, semblent figés dans un éternel été.
La mauvaise saison n'est qu'une vague idée, que l'on chasse de l'esprit, comme une mouche importune. Pourtant, dans le lointain, se préparent les tempêtes qui taperont sur ces remparts solides. Inlassablement, elles grignoteront cet ouvrage orgueilleux, et ne se réjouiront même pas quand il s'effondrera.
Un cliché ensoleillé, talisman contre le mauvais temps.Serrez-le contre votre coeur, devenez derviche tourneur. Réfugiez-vous dans les souvenirs, frêles guérites sous le vent mauvais. Au sein de la grisaille, accueillez la lumière d'un rayon ancien. 
Sous la brise, la tour altière parade. Le soleil ocre ses pierres d'un éclat doux et berce les hommes d'illusions.

 

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09 janvier 2018

La maison à droite de celle de ma grand-mère de Michael Uras

 

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Séduite par la couverture très colorée et la promesse d'un roman " joyeux", ode à la Sardaigne, je n'ai pas hésité à solliciter le dernier roman de Michael Uras. Je l'ai apprécié, mais pas pour les raisons évoquées plus haut. Sur cette île écrasée par le soleil sourd une étrange mélancolie, une tristesse à fleur de peau. Le personnage principal, Giacomo, traducteur de trente-six ans, est installé à Marseille. Il a fui la Sardaigne, une mère envahissante, un père réfugié dans le silence. Il a instauré au fils des années une relation complexe avec sa terre d'origine. Pressé de la quitter, pressé d'y retourner.

Il se précipite au début du roman en Sardaigne pour assister aux dernières heures de sa nonna, vieille dame à laquelle il est très attaché. C'est la seule de la famille qui le comprend vraiment. Il a emporté avec lui une version inédite de Moby Dick en cours de traduction. Son employeur le presse pour qu'il termine son travail. Giacomo, lui, se laisse prendre par le rythme insulaire. Il se promène avec le capitaine, vieux militaire, figure légendaire du village, figure tutélaire de son enfance. Il rend visite à sa nonna à l'hôpital, qui s'avère, de jour en jour, de moins en moins à l'article de la mort. Il renoue avec Fabricio, son ami d'enfance, qu'une maladie rare condamne à vieillir prématurément. Il tente une amourette avec Alessandra, un médecin.

Ces quelques semaines, suspendues à un décès qui ne survient pas, n'ont rien d'extraordinaire. Pourtant, au travers d'événements en apparence anodins, le lecteur devine que le héros prend du recul sur son métier, sur son couple, en perdition depuis que le malheur s'est abattu sur eux, sur ses premières années d'enfant fragile et sensible.
Il lui faudra symboliquement mourir à la fin de cette période sur l'île pour espérer renaître.


Une histoire à la mélancolie ensoleillée

Lu en numérique via Netgalley

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01 janvier 2018

Où passe l'aiguille de Véronique Mougin

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Ce roman qui a clos pour moi l'année 2017 m'a permis d'ajouter à mon lexique intime un mot : "réfilience". Véronique Mougin, dont le premier livre était une satire grinçante des moeurs des nantis de la planète, retrace dans "Où passe l'aiguille" l'histoire de son cousin, juif hongrois, englouti à 14 ans dans la folie concentrationnaire.


Beregszasz, Hongrie, avril-mai 1944. Tomi Kiss, fils aîné d'un des meilleurs tailleurs pour hommes de la ville, s'ingénie à faire tourner tout le monde en bourrique. Il nargue Herman, son père, en choisissant de devenir plombier, revêt la salopette bleue pour faire la nique aux costumes austères de l'atelier Kiss. Il rêve, perché en haut de son arbre, de gagner l'Amérique, d'embrasser le monde entier et ne plus jamais susciter de regards de pitié, lui qui a provoqué la mort de sa mère en naissant. Il est à l'âge de la révolte, de toutes les révoltes et la société, de plus en plus hostile aux juifs lui donne des raisons de s'indigner. Véronique Mougin, à hauteur d'adolescent, nous montre cette communauté aux droits déniés.Tomi la pressent, nous,lecteur,savons ce qu'annoncent les brimades et les lois humiliantes : la solution finale. 

Nous plongeons avec Tomi et les siens dans l'horreur de la déportation, suivons son chemin, l'écoutons nous dire ce que  signifie perdre son humanité. Souvent, les situations vécues par Tomi sont racontées aussi par une tierce personne, permettant de mieux comprendre le comportement de ce dernier. Une année va s'écouler, essentiellement au camp de Dora-Mittelbau, puis dans celui de Bergen-Belsen. Une année où survivre va être le maître mot, survivre par tous les moyens,même les plus vils. Herman et Tomi vont être séparés du reste de leur famille dès le début, comprenant sans pouvoir se l'avouer le sort réservé aux êtres aimés. Père et fils devront leur salut à leur talent de couturier. Au coeur des camps de la mort, les officiers nazis et leurs épouses n'ont pas renoncé à l'élégance. Herman va rapidement intégrer un atelier où se bousculent ces clients exigeants. Tomi, lui, sur un coup de bluff, rejoindra une baraque où le travail est moins prestigieux, raccommoder les vêtements rayés des déportés. Il ne sait pas coudre, il réussira à le dissimuler le temps d'apprendre avec la rapidité de ceux que la mort guette. Dans ces ateliers, ils échappent au froid, à la boue, aux travaux à marche forcée qui broient les hommes.

Automne 1945. Herman et Tomi sont de retour à Beregszasz où leur maison a été pillée. Leur cheminée réchauffe maintenant la salle à manger du boulanger. Ils attendront comme beaucoup le retour de leurs amours : Anna, l'épouse et la mère, Gabor, le fils et le petit frère, les oncles et tantes avec leurs enfants. Herman prendra alors la décision de les éloigner de ce lieu mortifère, et les deux hommes gagneront Paris, l'Eldorado des couturiers. Chacun y trouvera sa voie, dans la couture pour hommes pour l'un et la haute couture pour femmes pour l'autre.

Au-delà de cette trame inspirée de faits réels se devine une autre histoire, une histoire de tissus, de fanfreluches, de dignité et de beauté. Au camp de transit de Auschwitz-Birkenau, avant même de transformer les hommes en numéro, on leur a ôté leurs vêtements et ce faisant, une part de leur humanité. A leur manière, armés seulement de leur aiguille et de fils, les Kiss père et fils vont pendant leur séjour à Dora, rapiécer les guenilles recouvrant les prisonniers et leur redonner aussi une part de dignité.

Plus tard, quand la guerre sera loin derrière eux, la couture ne sera plus pour eux un simple métier. Herman retrouvera les règles immuables du monde des tailleurs pour hommes, une branche solide à laquelle se raccrocher, une survivance de leur univers d'avant. Tomi, à la personnalité beaucoup plus tourmentée, se fixera inconsciemment un objectif plus ambitieux, faire naître la beauté du chaos. Devenu premier de couture dans une maison prestigieuse, il n'aura de cesse de chercher à magnifier les femmes, de les revêtir de vêtements-talismans, qui les protègeront de la laideur du monde. Son père nous livre en quelques lignes extraordinaires la raison de cette quête effrénée de la beauté. Pour les Kiss, "réfilience" convient mieux que résilience.

Il est compliqué dans un article de décrire un roman sans trop le dévoiler. Il y aurait encore beaucoup à écrire sur les mots que Véronique Mougin pose sur les pages, comme le brodeur avance point à point dans son ouvrage. "Où passe l'aiguille " trouvera un écho particulier en chaque lecteur.
Pour moi, il me rappelle des périodes sombres où mes mains d'abord maladroites et puis de plus de plus expertes ont créé de la beauté avec des fils de soie, de coton ou de laine, où me concentrer sur la création m'a sauvée de la destruction.

 

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Plus qu'un coup de coeur, ce roman aura été pour moi un coup au coeur. Une douleur se muant en douceur.

 

" Il a compris, mon patron, qu'au fond il n'y a pas d'hommes, pas de femmes- juste de la chaleur à trouver où l'on peut, juste la vie qui te froisse et des tissus qui te consolent, des jours à satin et des jours mérinos. Un jour, j'en suis convaincu, chacun portera ce qui l'aide à vivre, peu importe que ce soit une robe ou une cravate, parce que en vérité c'est l'authentique fonction du vêtement, t'aider à vivre, c'est sa puissance même, ce qui l'extrait du lot grossier des objets domestiques et le rend surpuissant. le vêtement te sauve du froid et de la honte, il est ce qui te reste quand tu n'as plus rien, ce qui te transforme, ce qui t'élève."

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31 décembre 2017

Moi par mois

Décembre

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 https://www.youtube.com/watch?v=ACDPPl8Fh4w

Partir au travail dans la nuit, souvent étoilée, le corps gourd et l'esprit embrumé / Ecouter en boucle sur le trajet le dernier CD d'Eddy Mitchell  "La même tribu" / Se lover dans la voix chaude de Monsieur Eddy et savourer Belleville avec le magnifique accompagnement d'Ibrahim Maalouf à la trompette / Choisir pour affronter le froid un châle "Toudou" tricoté il y a quelques années / Avoir le nez enfoui dans le mohair et la soie / Quitter son écran d' ordinateur au bureau et suivre les collègues dans le hall / Prendre cinq minutes pour admirer le ciel et ses nuances extraordinaires de rose / Pain d'épice, sablés, chocolats, vin chaud, les pauses matinales prennent des airs de fête / Découvrir que le plaisir d'apprendre est toujours là, intact / Tenter de vivre l'instant sans trop réfléchir aux mois à venir / Trois avenirs qui se jouent / Trois chemins / Souhaiter très fort pour 2018 une maîtresse en baskets et une journaliste en herbe / Espérer que la sapin décoré le 1er décembre résiste jusqu'à l'arrivée de G.C / Les guirlandes qui clignotent ne dissimulent pas complètement les branches qui s'affaissent / Emballer les cadeaux en chantonnant " All I want for Christmas is you" / Se repasser "Love actually" pour la énième et pleurer encore quand Emma Thompson lisse de la main son couvre-lit / Message à toutes les porteuses de carapace /

 

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Ne rien lire ou si peu / Le réel est trop présent et laisse si peu de place à la fiction / Attendre les vacances pour renouer avec la couture / Le challenge : une robe en jersey avec un joli col bénitier / Attendre les vacances pour renouer avec les amies / Reprendre le chemin du Coffee Shop et s'asseoir à côté du gang des assistantes maternelles / Le jeudi, c'est radio poussettes / Soigner sa nostalgie en écrivant / La thérapie de la page blanche qui se remplit de mon trop plein de mélancolie / Garder en tête toute une journée Feliz Navidad à cause d'une vidéo de Catherine et Liliane / Retenir du passage de Vianney au journal télévisé sa phrase sur la foi et l'espérance / Lire l'éditorial posthume de François-Régis Hutin, capitaine du Ouest- France : «Quand ces lignes paraîtront, j'aurai quitté ce monde mais j'ai la ferme espérance que les liens de l'amitié perdurent par-delà la mort» / Penser aux mots de Rimbaud : " Elle est retrouvée. Quoi ?- L'Eternité. C'est la mer allée Avec le soleil" / Réaliser l'ourlet d'une robe de Princesse, couleur soleil et repenser au film "Cendrillon" de Walt Disney /

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Découvrir, grippée et sous la couette, le deuxième roman de Véronique Mougin, un coup de coeur et un coup au coeur.

 

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Le 31 décembre s'annonce sous des trombes d'eau, mais vous connaissez le proverbe breton : réveillon pluvieux, réveillon heureux / Avec un peu d'avance, bonne et heureuse année 2018 à tous !

 

 



 

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22 décembre 2017

Un major en Trégor de Jean- Jacques Carrère

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Amateurs de digressions, d'auteur n'hésitant pas à interrompre le cours de la narration pour s'adresser aux lecteurs, ce roman est pour vous. Le rythme n'est pas frénétique, mais comme mes neurones fonctionnent au ralenti en cette période hivernale, l'adéquation a été parfaite. Le personnage principal, Voltaire Mourcade, major fraîchement retraité de la gendarmerie, a le blues. Les deux premiers jours de sa "nouvelle vie" ont été merveilleux et après un terrible ennui l'a terrassé. Son épouse décide alors qu'un séjour dans le Trégor, lointaine terre bretonne, saura lui rendre son bonne humeur et son légendaire appétit. Ils décident alors de partir pour Tréguier, afin de résider chez leurs meilleurs amis : Voltaire retrouvera ses promenades revigorantes en bord de mer et Nicole reprendra son analyse comparée des kouign amann des alentours.

Sur place, Voltaire va très rapidement se remettre. L'air iodé n'y est pour rien, ni la bruine revigorante des Côtes d'Armor. Sa filleule, journaliste au Petit Echo du Trégor Républicain à Tréguier, a soulevé un lièvre et semble en danger. Le fin limier flaire le doux parfum d'une enquête. Il va devoir plonger dans le passé, en particulier la période 39/45 pour comprendre les motivations de la personne, qui souhaite que le journal n'essaie pas d'élucider "l'affaire de l'abbé Perrot", assassiné pour certains, exécuté pour d'autres par les maquisards.

Jean-Jacque Carrère décrit avec beaucoup de justesse les paysages d'un petit coin de terre que je connais bien, puisque j'y réside. Il n'ignore rien non plus des us et coutumes des Trégorrois, et n'hésite pas à s'en moquer gentiment. J'ai beaucoup aimé suivre les "tribulations" de ce major, tout en rondeur et air bonasse, apparence qui cache un esprit affûté et malicieux.

Que dire de plus, si ce n'est que je rêve d'une suite ! A bon entendeur...

Baie de Saint-Michel-en-Grève

" Il s'était immobilisé, admirant l'étendue de la grève, le sable blanc par endroits recouvert de minces bancs de brume, ces mille nuances de gris qui se répondaient, entre ciel, terre et mer, uniformisés par une fine bruine qui s'était mise à sourdre de l'atmosphère elle-même, de l'air saturé d'humidité. La marée qui montait peu à peu réduisait progressivement la plage, qui bientôt serait totalement submergée, et chassait une quantité d'oiseaux posés sur le sable, et qui reculaient au fur et à mesure de la montée de l'eau."

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18 décembre 2017

Atelier n°77

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de celle-ci.


Tempus fugit
 

   Dans quelle langue, avec quelle encre, écrire à ceux qui nous manquent ?

Un encrier d'écolier, rond blanc sur le bois veiné d'un pupitre. Pour vous écrire, je plongerai une plume Sergent-Major dans l'encre des souvenirs et je poserai des mots simples, aux jolis pleins et déliés, sur un petit bout de papier : l'odeur entêtante des oeillets, le velouté des oreilles de lapin, les griffures aux mollets pour atteindre les mûres, le frottement de la brosse dure sur le tissu, et les valses lentes dans la cuisine, au son de la radio.

Des assiettes en carton sur du papier journal, étalé sur la table. Pour vous écrire, je plongerai un pinceau aux poils écrabouillés dans la peinture des souvenirs et je poserai des mots doux sur une photocopie ratée. Je vous confierai alors les tournées nocturnes pour contempler vos visages endormis, l'odeur du creux de vos cous dans la chaleur de l'été, vos voix enfantines qui m'émouvaient au téléphone, la lecture du soir sous la couette, et la sortie de l'école où vous apercevoir suffisait à me rendre légère.

Une flaque dans les rochers, laissée après la marée. Pour t'écrire, je plongerai un morceau de bois flotté dans l'eau stagnante des souvenirs et je poserai des mots noirs sur un vieux parchemin. Enigmatiques, ils n'auront de sens ni pour toi, ni pour moi. Ils raconteront l'histoire de deux étranges étrangers qui n'étaient pas faits pour se rencontrer. Ils décriront en courts paragraphes des moments d'une merveilleuse et inquiétante intensité. Blowin in the wind en boucle dans la camionnette, l'écharpe bleue talisman,la beauté de la mer et le danger des falaises, les lèvres gercées par le sel et les délicats baisers sur le nez, la distance, le silence et toujours l'attirance des corps et l'incompréhension des coeurs.

Dans quelle langue, avec quelle encre, écrire à ceux qui nous manquent ?

 

 

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04 décembre 2017

Atelier n°76

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo d' Emma Jane Browne.

La serre semblait elle aussi attendre le retour d'Eléonore. Il n'avait fallu que quelques mois pour que le lieu semble presque à l'abandon. Chaque matin, après avoir promené leur épagneul, il s'arrêtait dans le fond du jardin et ouvrait en grand la porte de la serre. Si sa femme revenait, il ne voulait pas qu'elle trouve son refuge cadenassé. Lui parvenaient alors des efluves lourds d'humus et d'eau croupie ainsi que le parfum léger, mais présent des jacinthes en fleurs. 

Un soir, en revenant du travail, il avait trouvé une lettre sur la table de la cuisine, la lettre qu'il redoutait tant.

" Ici, je m'éteins chaque jour un peu plus. Je te suis reconnaissante d'avoir tenté de m'ancrer. Paul, je suis un être de fuite, qui n'existe qu'en mouvements. Merci  pour la merveilleuse escale que tu m'as offerte. Je t'embrasse.
                                                                                                                                                                              Eléonore "

Son esprit avait compris le message, son coeur n'avait pu s'y résoudre. Demain, il allait redonner à la serre tout son éclat.  Briquer les vitres pour que la lumière entre à flots, écumer les jardineries pour dénicher les plantes les plus odorantes et les plus colorées, transformer la serre en un appeau, un appel, un espoir.

 

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03 novembre 2017

Mrs Creasy a disparu de Joanna Cannon

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   Ce roman, ma dernière lecture du mois d'octobre aura été un vrai plaisir. Tout est souvent affaire de timing. J'aspirais à me poser et cette histoire, s'étirant le long d'un été caniculaire correspondait à mon besoin de ralentir le rythme. Les descriptions y sont nombreuses, parfois assez anodines. J'y ai vu matière à une lecture tranquille. J'ai pris le temps de savourer certains paragraphes comme on peut s'attarder à contempler un tableau. 

   Eté 1976 dans une paisible bourgade anglaise, l'avenue où vivent Grace et Tilly, deux fillettes d'une dizaine d'années sombre dans la torpeur. Les vacances des demoiselles risquent d'être particulièrement ennuyeuses. La disparition de Mrs Creasy, aussi soudaine que mystérieuse, les transforme en enquêtrices aux méthodes assez peu conventionnelles. Elles partent d'une phrase du pasteur sur Dieu qui veille sur toutes ses brebis. Donc, Lui, dans son ominiscience, sait où se trouve la disparue. Grace et Tillie entreprennent alors de trouver Dieu afin qu'il leur indique, d'une manière ou d'une autre, la localisation de Mrs Creasy. ( une sorte de GPS à l'ancienne !) D'une logique imparable, ce plan se met en place au niveau de leur avenue En effet, il est difficile sans moyen de transport de mener des investigations dans des zones lointaines. Elles décident d'explorer, méthodiquement, maison après maison, leur rue afin de dénicher Dieu. C'est l'occasion pour l'auteur de nous présenter les habitants, aussi bien leur logis que les interactions entre voisins. Très vite, le lecteur se rend compte que la disparition de Mrs Creasy s'apparente peut-être à une fuite. Il semblerait qu'elle ait réussi, en se liant d'amitié avec nombre de personnes à mettre au jour un secret gênant pour la petite communauté. Neuf ans plus tôt, un bébé aurait été kidnappé et les soupçons se sont portés sur le résident  du numéro 11, bouc émissaire facile. Blanchi par la justice, ses voisins, forts de leur conviction intime, auraient commis l'irréparable. 

  Joanna Cannon nous dépeint de façon minutieuse cette micro-société, chaque maison abritant des "familles" plus ou moins classiques. "L'enquête " lui permet surtout de creuser sous la surface, d'aller au-delà des apparences. Les adultes, dans leur ensemble, n'en sortent pas grandis. Leur vie, faite de rêves avortés, de petites mesquineries, de drames soigneusement étouffés, supporte difficilement d'être mise en pleine lumière. Certains de leurs traits de caractère prêtent à sourire, certaines situations sont même franchement drôles. Il n'empêche qu'on pressent une fin où la vérité éclatera, révélant l'ambivalence de tout être humain et la force des préjugés.

Une lecture plaisante, une écriture au scalpel teintée d'ironie

Lu en numérique via Netgalley

 

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