14 avril 2018

Chère Mrs Bird de AJ Pearce

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Je suis certaine que vous connaissez tous la couverture de livre qui attire comme un appeau. Impossible de résister à cette comparaison quand on voit le titre "Mrs Bird" ... J'ai littéralement fondu sur ce roman, non pas pour le rose ( J'ai passé depuis quelques décennies la période "rose" où les petites filles, piétinant les idées féministes de leur mère, ne jurent que par cette couleur.) mais pour cette lettre postée à Cambridge en 1941. Le cachet de la poste, le timbre m'ont transportée en imagination lors de cette période de notre Histoire. Les mots "charme" et "humour british" sur la quatrième de couverture ont achevé de me convaincre. J'étais piégée pour mon plus grand plaisir.

Parfois cependant l'emballage est magnifique et le contenu beaucoup moins attrayant. J'ai eu un petit moment de flottement au début de ma lecture. L'utilisation très fréquente de majuscules a le don de m'horripiler, et AJ Pearce en use énormément. D'aucuns ne supportent pas l'usage abusif des points d'exclamation ou de suspension. Moi, mon exaspération se cristallise sur les majuscules. Il s'agit de tocs de lecteurs, mais ils parasitent souvent la fluidité de la lecture. Ici, je m'incline. Les majuscules ont leur raison d'être : exprimer l'enthousiasme juvénile des personnages principaux de cette histoire. Emmeline  Lake et Marigold Tavistock (alias Emmy et Bunty), deux très jeunes femmes, partagent un appartement à Londres supportant avec une inconscience propre à leur âge les bombardements incessants. Elles sont amies depuis l'enfance et travaillent en attendant, ce qui à l'époque, est le seul moyen pour une femme de s'accomplir : le mariage. Leur joie de vivre malgré les circonstances s'expriment au travers de propos truffés de majuscules. Tout est sujet à s'enflammer : l'Amour, l'Amitié, l'Avenir.

Sur un malentendu, Emmy postule pour un emploi au London Evening Chronicle. Elle se voit déjà  Reporter, autorisée à porter un pantalon pour couvrir des zones dangereuses. Il s'avère que l'annonce est pour un magazine hebdomadaire féminin, appartenant au même groupe que le journal d'informations. La jeune femme doit rabattre de sa superbe. Son statut d'Assistante Dactylo au Woman's Friend ne va pas assouvir sa soif d'aventure. Elle fait tout de suite la connaissance de sa "cheffe", Mrs Bird, une soixantenaire appartenant à la gentry, appréciant surtout les oiseaux quand ils sont empaillés et servent à orner ses chapeaux. Cette dernière délègue de nombreuses tâches mais a conservé un pré carré : la rubrique " Henrietta Bird vous Répond" où elle donne des conseils à des lectrices dans l'embarras. Très rapidement, Emmy se rend compte que les courriers exposant de vrais problèmes passent directement à la poubelle. Mrs Bird ne veut rien savoir du désarroi des femmes en temps de guerre. Pour elle, le seul comportement adéquat est de prendre sur soi et de respecter la bienséance. AJ Pearce nous donne à lire ces courriers, reflet de mentalités qui évoluent. Les hommes étant partis se battre, les femmes se retrouvent confrontées à des situations inédites, découvrant avec crainte et ivresse cette nouvelle liberté. Emmy ne peut se résoudre à abandonner ces femmes et entreprend de leur répondre en cachette, en usurpant l'identité de Mrs Bird.

Autour d'Emmy gravitent de nombreux personnages, qui contribuent à dresser le tableau d'un Londres ébranlé par la guerre. Il y a d'abord le premier cercle : les amis et parents de sa petite ville natale, Little Whitfield. Emmy et Bunty sont d'ailleurs fiancés à des garçons qu'elles connaissent depuis l'enfance, originaire du même endroit. Le deuxième cercle est professionnel. La jeune femme apprend à connaître l'équipe de rédaction du Woman's Friend tout en conservant les amitiés fortes nées à la caserne de pompiers de Carlton Street, où elle tient le standard plusieurs soirs par semaine. Sans la guerre, ce deuxième cercle n'aurait jamais existé et son destin aurait été tout tracé. L'auteur nous montre la façon dont la Seconde Guerre Mondiale a influé ainsi sur l'émancipation féminine.

J'ai trouvé ce roman touchant. Il restitue avec beaucoup de justesse le quotidien de jeunes gens confrontés à l'horreur de la guerre et pourtant avides de profiter de la vie. Leur fraîcheur, voire leur candeur, fait souvent sourire le lecteur. Ce livre montre très bien le rôle dévolu aux femmes en 1940 et leurs aspirations à occuper une place plus importante dans la société. Emmy et Bunty vont être éprouvés dans leur coeur et dans leur chairs et participer à leur manière à cette émancipation. Le contexte est dramatique et AJ Pearce ne le minimise pas. Pourtant le lecteur a souvent le sourire aux lèvres tant le personnage d'Emmy est drôle dans sa maladresse et ses tentatives pour déployer ses ailes. Elle se traite souvent de " grosse patate". L'on retient surtout sa fougue et la vivacité de son esprit. 

Une lecture très plaisante

lu en numérique via Netgalley

 

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09 avril 2018

Atelier n° 81

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Ce texte est ma participation à l'atelier du blog Bric à Book. Il s'inspire d'une photo de Leiloona.

Amélie est sage comme une image, soucieuse de ne pas éveiller l'attention sur sa présence dans la bibliothèque. Un souffle léger venu du jardin caresse sa joue sans avoir la force de soulever sa frange. Cette frange, comme elle la déteste ! Sa mère la coupe tous les quinze jours en disant : " On ne va pas payer le coiffeur pour ça.", et Amélie se retrouve une fois sur deux avec des cheveux raccourcis à la va comme je te pousse. Si elle se plaint du résultat, les mains affectueuses de son père lui ébouriffent la tignasse et les mêmes mots répondent chaque fois à son mécontentement : " Tu as bien le temps d'être coquette ! Pour l'instant, tu restes notre gros poussin."

Depuis quelques temps, Amélie n'aime plus les comparaisons animalières. Les poussin, biquette ou chaton l'agacent, surtout quand ils sont prononcés en public. Les démonstrations d'affection de ses parents lui pèsent. Elle les trouve lourds, sans grâce et se prend parfois à les détester. Les détester sans raison, simplement pour ce qu'ils sont. Ils ne ressemblent pas aux parents de Bérangère, sa nouvelle meilleure amie. Il n'y a qu'à regarder leur bibliothèque et tous ces livres soigneusement rangés. L'odeur de cuir des reliures se mêle à celle entêtante des jasmins plantés près de la fenêtre.

Bérangère l'a invitée pour son anniversaire, mais Amélie s'est éclipsée assez rapidement. Elle entend de façon assourdie le bruit de la fête. Ils sont une quinzaine autour de la piscine. Le garçons montrent leurs muscles et se jettent à l'eau en faisant la bombe pour éclabousser les filles. Celles-ci poussent de petits cris faussement indignés. Amélie a progressé à pas de velours dans la maison, effleurant du bout des doigts les consoles en marbre, admirant les toiles accrochées aux murs. Elle a poussé une porte et découvert cet endroit, le paradis à ses yeux. Une pièce dévolue aux livres, ses alliés de toujours contre la dureté du monde. 

Amélie est sage comme une image, un roman de Victor Hugo posé sur ses genoux. Elle ignore qu'il s'agit d'une édition originale, mais devine que le papier est d'une qualité supérieure. Il émane des pages une fragrance ancienne et miellée. Chez elle, personne n'apprécie vraiment la lecture. Avant, cela ne la dérangeait pas. Inscrite à la médiathèque, elle dévore les pages plus vite que son ombre, indifférente aux remarques de ses proches. Sa grand-mère répète souvent : " A force de lire, elle va nous attraper une méningite !"

Comme elle aimerait que ce moment de paix ne cesse jamais ! Arrêter le temps, mettre sur pause ce corps qui grandit et cet esprit qui s'affûte et devient parfois cruel.La vie devrait toujours avoir la douceur de cet après-midi de juin.

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31 mars 2018

La légende du pilhaouer de Daniel Cario

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ll est des lectures qui arrivent comme des évidences. Je m'apprêtais à faire les derniers points sur une broderie "Bigouden" quand j'ai découvert le livre de Daniel Cario sur Netgalley. La couverture met admirablement en valeur le haut d'un costume féminin, avec ces broderies orange et jaunes, caractéristiques du "pays" bigouden. Dans certaines maisons, aux alentours de Pont-L'Abbé dans le Sud-Finistère, ces pièces héritées des arrière-grands-parents (voire des arrière-arrière grands-parents) illuminent le salon dans leur cadre sous verre. Daniel Cario a décidé de retracer l'histoire d'un de ces hauts, un gilet et une petite veste, si splendidement réalisés que son créateur, lui-même, Lazare Kerrec sent qu'il a été aidé dans son travail, que sa main a été guidée par une force supérieure. Il dissimule son ouvrage dont il pourrait se montrer fier car il a l'intuition que le Diable a contribué à la création de cette parure "empoisonnée". Malheureusement pour lui, son épouse a découvert qu'il brodait la nuit cet ouvrage d'une qualité exceptionnelle, et décide sans l'avertir que ces vêtements seront portés par leur petite-fille le jour de son mariage. Nous sommes en 1860 et commence alors la destinée funeste de ces deux pièces ouvragées, semant le malheur de génération en génération aux jeunes femmes qui le porteront.

Daniel Cario nous fait partager plus longuement la vie d'une de ces "mariées" : Violaine Quinu. Sa mère,Adeline, enceinte hors des liens du mariage, a sombré peu à peu dans la prostitution puis dans la mendicité. La Bretagne, au début du vingtième siècle, n'a généralement aucune pitié pour celles qui s'écartent d'un chemin supposé droit par un clergé omniprésent. Au décès d'Adeline, Violaine est recueillie par Zacharie et Clémence Le Kamm. Zacharie est pilhouer, un métier maintenant oublié. Il va de maison en maison pour récupérer les vieux vêtements (pilhous en langue bretonne) qu'il échange contre de la porcelaine. Ensuite, il revend cette matière première contre de l'argent. Cette profession, qui oblige à être sur les routes de longs mois, n'a pas forcément bonne réputation. La rumeur dit facilement que les pilhaouers ne sont que des vagabonds, à l'affût de la bonne affaire, prompts aussi à dérober des objets de valeur dans les fermes les accueillant pour la nuit.

Zacharie Le Kamm est un honnête homme et d'emblée il éprouve pour Violaine les sentiments d'un père. Sans dévoiler plus avant l'histoire de cette jeune fille, j'ai trouvé que l'auteur montrait bien les différences de classes sociales, l'outrecuidance des "petits" puissants de province ainsi que le quotidien de la Bretagne dans les années 1900. Il mêle à ce tableau réaliste un arrière-plan fantastique avec le diable, toujours présent, comme en embuscade. La Bretagne est la source d'inspiration de Daniel Cario. Il nous plonge toujours dans le passé, un passé que mes grands-parents ont souvent connu et que mes parents m'ont raconté. Peut-être suis-je plus sensible à ces écrits en raison de mes origines, fille du Sud-Finistère, mais du pays cornouaillais et pas bigouden ? J'aime retrouver des lieux qui me sont chers, décrits avec précision. Le seul bémol pourrait être le style, que d'aucuns qualifieraient d'un peu désuet. Personnellement, quand je commence la lecture d'un roman "Terres de France", c'est exactement l'écriture à laquelle je m'attends. Amoureuse des mots, attachée aux nuances qu'apportent les temps, je me réjouis de l'utilisation  d'un vocabulaire parfois recherché et de l'usage de l'imparfait du subjonctif. 

Je compte acheter ce livre, reçu en SP sur ma liseuse, en version papier. Je suis certaine qu'il fera des heureux du côté de Pont-Aven et circulera de mains en mains, connaissant ainsi le plus beau des succès pour un roman : celui de réveiller des échos dans la mémoire et de libérer la parole.

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Kit "Lambour"
Ecole de Broderie d'Art
Pascal Jaouen

 

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20 mars 2018

Atelier n°80

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Brodie Vissers.

Chevreuil ou cheval

   Le soleil est parvenu à percer la brume matinale, des rais de lumière éclairent les herbes des pâtures. Ma rétine imprime les couleurs changeantes de la végétation printanière. Je sors de la maison vers sept heures pour enfiler mes baskets, assis sur le banc près de la fenêtre de la cuisine. En relevant les yeux, l'horizon paré d'orange flamboyant et d'un bleu presque violet m'a cueilli à l'estomac. Beauté offerte à ceux que le sommeil désertent.

 J'emprunte à petites foulées l'allée qui va jusqu'au portail. Un fois celui-ci franchi, mon corps épouse un rythme devenu familier. Je n'ai pas besoin de montre connectée pour compter le nombre de mes pulsations. Mon coeur s'est adapté à ses échappées dominicales. Le vent léger, mais frais me fouette le visage et chasse les dernières traces de la nuit. Le village est déjà loin derrière moi. La campagne environnante semble s'ébrouer. Des gouttelettes tombent des arbres et réveillent l'odeur astringeante des champs en jachère. Dans mes veines ne coule plus du sang, mais de la sève.

Je m'échauffe peu à peu, jusqu'à parvenir à ce moment parfait où la course ne demande plus aucun effort. Mon corps, cette belle mécanique, bien huilé par un entraînement quotidien me permet de n'être plus que mouvement. Plus rien ne me coûte. Je deviens capable de sauter par dessus les haies sans difficulté. L'obstacle n'est que le prétexte à l'envol, le moyen de défier la pesanteur. Je suis chevreuil ou cheval, je ne suis plus homme des villes mais animal. Je m'allège. Mes mains posées sur le bois de la haie me propulsent vers la liberté. 

 

 

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28 février 2018

Les rêveurs d'Isabelle Carré

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Quand je pense à Isabelle Carré me vient immédiatement à l'esprit les dernières minutes du film de Zabou Breitman "Se souvenir des belles choses". L'héroïne, incarnée par l'actrice, parle et de sa bouche ne sortent plus que des sons incompréhensibles. La maladie, en plus de la mémoire, lui a aussi volé les mots. Cette scène me poursuit depuis longtemps, moi qui aime les mots parfois au delà du raisonnable. Dans la dernière partie de son roman "autobiographique", Isabelle Carré dit avoir l'habitude d'être cataloguée "discrète et lumineuse" par de nombreux journalistes. Ce n'est pas l'idée que je me faisais d'elle, tant les fêlures apparaissent dans son jeu d'actrice.

J'avais quelques réticences avant d'ouvrir ce livre. Je crains toujours d'en apprendre trop sur la personne qui se dévoile. Livrer une part d'intime n'est pas pour moi un acte anodin, à une époque où certains écrivains y trouvent leur fonds de commerce. Elevée dans le culte (ou le carcan) de la pudeur, je déteste les récits autobiographiques quand ils tournent au déballage et aux règlements de compte. Rien de tout cela dans les rêveurs, où l'actrice s'expose tout en gardant, comme par magie, une part d'ombre. Le texte n'est pas linéaire, suit une toute autre logique que la chronologie. Il ressemble davantage à une exploration du passé, à une mise au jour de certains souvenirs, dans une tentative pour comprendre à un instant T, celui de l'écriture du roman, la somme des événements qui ont créé la femme qu'elle est devenue.

La première page nous montre une enfant dans la rue. Sa mère, avance en poussant la poussette de son petit frère, et tient négligemment la main de sa fille. Un passant dénoue ce lien et s'empare de la fillette sans que sa mère le remarque. Il s'agit d'un rêve, reflétant bien l'angoisse de la narratrice d'être abandonnée, de ne pas exister suffisamment pour que sa disparition inquiète. Ce besoin d'être "reconnue" par sa mère, d'être certaine de son affection à défaut de son amour transparaît tout le long du livre. Elle voudrait une maman présente, ancrée dans leur présent, pas un être de fuite, toujours plongée dans un ailleurs interdit aux enfants. Isabelle Carré interroge ce lien qui ne s'est pas créé, l'explique par les circonstances de la naissance de son frère aîné. Sa mère, issue d'une famille aristocratique qui se raccroche à  sa splendeur passée, a été "bannie" du château quand elle s'est retrouvée enceinte. Cachée dans un minuscule appartement jusqu'à la naissance de l'enfant, elle rencontre un jeune homme, d'origine modeste qui va l'accepter telle qu'elle est, portant le fruit d'un autre amour. Leur mariage, celui de la carpe et du lapin va pourtant donner le change pendant de nombreuses années. Couple bohème, ils élèvent leurs trois enfants avec beaucoup de fantaisie, sans leur donner de cadres structurants, ou simplement rassurants. Il viendra un moment où cette étonnante union volera en éclats, lorsque le père d'Isabelle Carré assumera ouvertement son homosexualité. Très tôt, la narratrice intériorise les malaises sous-jacents, la fragilité de leur famille et la peur devient une compagne familière. Trop perméable aux fluctuations des relations entre ses parents, elle essaie de s'évader de cet univers anxiogène et choisit par deux fois un échappatoire terrible : une tentative de suicide. Heureusement, elle échappe à la mort, mais il lui faudra attendre l'âge adulte pour savoir qu'on ne guérit pas de ses parents. Le seul moyen de se prémunir de leur "nocivité" est d'accepter de détacher sa vie de la leur. Les aimer toujours, mais en se protégeant. 

Isabelle Carré va "réparer" sa vie cabossée en lui substituant des vies rêvées, celles de toutes les héroïnes incarnées au théâtre ou au cinéma. Jouer des rôles lui permet de s'évader, de quitter le monde sans adopter de moyens extrêmes. Dans la dernière partie du roman, celle que j'ai adoré, l'actrice montre de quelle manière elle tient éloignés ses démons. Armée de sa pudeur, de sa sensibilité, de sa lumière intérieure, elle avance dans l'existence. Toujours sur un fil, perpétuelle équilibriste, elle se sert, je crois, des personnages qu'elle incarne pour à la fois raviver et cicatricer les blessures d'enfance, qui en sont venues à constituer son être.

Nous avons presque le même âge et j'ai retrouvé en lisant ses souvenirs une partie des miens. Certains passages m'ont bouleversée, tant ils expriment des sentiments proches de ceux que j'ai éprouvés. Ce livre, porteur d'espoir, nous montre que les rêveurs, comme les phénix, renaissent de leurs cendres. Merci de me l'avoir rappelé.

Un immense coup de coeur

 

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12 février 2018

Atelier n°79

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona.

La route est noyée de nuit et de brume. Ses doigts battent la mesure sur le volant de la voiture. "Se passer de toi" d'Aliose envahit l'habitacle et les voix du duo s'opposent au silence de la campagne endormie. Le trajet jusqu'au collège ne lui pèse jamais. Ces instants de solitude lui permettent de se concentrer sur la journée à venir.

Aujourd'hui, à huit heures, distribution aux Troisièmes 4 du roman de Steinbeck. Son cours est rodé depuis longtemps, mais elle sait l'importance de l'accroche, de ce moment fragile qui aura valeur d'adhésion ou de rejet. Hier, avant de quitter sa classe, elle a écrit au tableau ces quelques mots.

Les livres, c'est bon à rien. Ce qu'il faut à un homme, c'est quelqu'un...quelqu'un près de lui.

Ce matin, elle n'est plus certaine que cet extrait du livre, destiné à faire réagir les élèves, soit une bonne idée. N'est-ce pas tendre le bâton pour se faire battre ? Saura-t-elle retourner l'opportunité qu'elle semble leur donner de ne pas lire le roman en une incitation à découvrir l'histoire extraordinaire de George et Lennie ? 

Un chevreuil, à quelques dizaines de mètres de la voiture, déboule d'un champ et traverse la route dans une galopade effrayée. Cette apparition fugitive, captée par la lumière des phares, fait éclore son sourire. Elle imagine son coeur frémissant et la douceur de ses poils. Il aurait sa place dans la ferme dont rêvent les personnages de Steinbeck. 

Elle va arriver tôt au collège comme à son habitude. Dans la salle des professeurs encore déserte, elle se préparera un café et se blottira dans un coin du canapé, tout près de la baie vitrée. De son poste d'observation, elle assistera au ballet des voitures, s'arrêtant juste le temps de déposer des flots d'adolescents.

" Il faudra faire une fiche de lecture ? Y'a combien de pages ? On a déjà lu trois romans avec vous ! Les Troisièmes 2, eux, ils ont lu qu'un bouquin ! C'est quoi ce titre ? On n'est pas des bébés pour lire des histoires de souris ! Bernard et Bianca, on n'a plus l'âge ! On aura un devoir dessus ? Il comptera pour le deuxième ou pour le troisième trimestre ? M'dame, il a été écrit en 1937 ! Vous nous faites lire des trucs de la Préhistoire !"

Tout en savourant son café, elle imagine les remarques qui émailleront le début du cours. Il faudra comme toujours batailler, en espérant que la magie des mots opèrent. Il est encore temps d'aller jusqu'à sa classe et d'effacer son tableau. Avant de distribuer le roman, avant même de leur parler de l'histoire et de l'auteur, elle leur lira les premières pages. A peine assis à leur table, avant tout autre chose, dans le silence qu'elle aura obtenu, George et Lennie apparaîtront.

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01 février 2018

Un longue impatience de Gaëlle Josse

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Il ne m'aura fallu que quelques pages pour être happée par l'écriture de Gaëlle Josse. Précise, simple,d'une poésie subtile, elle réussit, en évitant tout folklore, à décrire l'âme d'une femme bretonne dans les années 50. Son héroïne, Anne Quémeneur, veuve Le Floc'h, m'a bouleversée. Elle ressemble tellement aux femmes de ma famille que je connais au travers des anecdotes souvent racontées par ma mère ou ma grand-mère. Elle me ressemble tellement aussi, jusqu'à cet amour pour les "queues de lièvre, ces courtes herbes sèches, couleur de sable clair (au) plumet d'une infinie douceur ".

Dans ce roman, Gaëlle Josse nous parle d'amour, de ce sentiment qui va réchauffer puis consumer Anne Guivarc'h, fille du bord de mer, à la fois sauvage et tendre. Issue d'un milieu très modeste, élevée à la dure, elle va connaître le bonheur auprès de son premier époux, Yvon Le Floc'h. Bonheur de courte durée, le pêcheur va périr en mer et l'a laissée seule avec leur petit garçon, Louis. Pendant des années, ils composeront une entité qui résistera à tous les mauvais coups de sort. Anne et Louis, une mère et son enfant, prunelle de ses yeux.

Et puis, de façon totalement inattendue, Etienne Quémeneur, un ancien camarade de classe, qui a repris la pharmacie familiale, la demandera en mariage. L'amour se joue des classes sociales, des qu'en dira-t-on. Anne la sauvageonne acceptera de devenir sa femme, à condition qu'il considère Louis comme son fils. Etienne ne tiendra pas sa promesse et Louis, à 16 ans, prendra la fuite, s'embarquant à bord d'un cargo pour une lointaine destination.

Commence alors pour Anne le temps de l'attente et pour survivre à cette absence, elle va se couper en deux : une part lumineuse, épouse et mère de Gabriel et Jeanne, une part sombre, à la lisière du désespoir et de la folie, la femme qui attend, plantée devant l'Océan le retour de son fils. Pour éviter de sombrer, elle imagine le repas qu'elle préparera pour le retour de Louis. Les mots ne sont pas le langage qu'elle choisit pour décrire ce festin. Ses mains sauront mieux lui montrer la somptuosité de l'accueil qui lui sera réservé, un accueil destiné à réparer toutes les blessures.

L'amour est cruel quand il écartèle le coeur des femmes. Comment continuer à aimer l'homme qui a provoqué la fuite de votre enfant ? Combien de temps un coeur scindé en deux peut-il battre ? Gaëlle Josse nous le révèle dans les dernières pages avec une extrême pudeur. Une fin dans une petite maison en bord de mer, une maison aux volets bleus avec un camélia et des hortensias. Une fin à lire et relire malgré les larmes qui coulent pour une petite sirène, guettant sans relâche l'arrivée du bateau ramenant la prunelle de ses yeux.

Une merveille

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29 janvier 2018

Atelier n°78

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Caroline Morant.

Sous la brise, la tour altière parade. Le soleil ocre ses pierres d'un éclat doux et berce les hommes d'illusions.
La construction, arc-boutée pour affronter les éléments, se persuade qu'elle résistera au temps. La mer se teinte d'un bleu tendre et les nuages, d'une blancheur éblouissante, semblent figés dans un éternel été.
La mauvaise saison n'est qu'une vague idée, que l'on chasse de l'esprit, comme une mouche importune. Pourtant, dans le lointain, se préparent les tempêtes qui taperont sur ces remparts solides. Inlassablement, elles grignoteront cet ouvrage orgueilleux, et ne se réjouiront même pas quand il s'effondrera.
Un cliché ensoleillé, talisman contre le mauvais temps.Serrez-le contre votre coeur, devenez derviche tourneur. Réfugiez-vous dans les souvenirs, frêles guérites sous le vent mauvais. Au sein de la grisaille, accueillez la lumière d'un rayon ancien. 
Sous la brise, la tour altière parade. Le soleil ocre ses pierres d'un éclat doux et berce les hommes d'illusions.

 

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09 janvier 2018

La maison à droite de celle de ma grand-mère de Michael Uras

 

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Séduite par la couverture très colorée et la promesse d'un roman " joyeux", ode à la Sardaigne, je n'ai pas hésité à solliciter le dernier roman de Michael Uras. Je l'ai apprécié, mais pas pour les raisons évoquées plus haut. Sur cette île écrasée par le soleil sourd une étrange mélancolie, une tristesse à fleur de peau. Le personnage principal, Giacomo, traducteur de trente-six ans, est installé à Marseille. Il a fui la Sardaigne, une mère envahissante, un père réfugié dans le silence. Il a instauré au fils des années une relation complexe avec sa terre d'origine. Pressé de la quitter, pressé d'y retourner.

Il se précipite au début du roman en Sardaigne pour assister aux dernières heures de sa nonna, vieille dame à laquelle il est très attaché. C'est la seule de la famille qui le comprend vraiment. Il a emporté avec lui une version inédite de Moby Dick en cours de traduction. Son employeur le presse pour qu'il termine son travail. Giacomo, lui, se laisse prendre par le rythme insulaire. Il se promène avec le capitaine, vieux militaire, figure légendaire du village, figure tutélaire de son enfance. Il rend visite à sa nonna à l'hôpital, qui s'avère, de jour en jour, de moins en moins à l'article de la mort. Il renoue avec Fabricio, son ami d'enfance, qu'une maladie rare condamne à vieillir prématurément. Il tente une amourette avec Alessandra, un médecin.

Ces quelques semaines, suspendues à un décès qui ne survient pas, n'ont rien d'extraordinaire. Pourtant, au travers d'événements en apparence anodins, le lecteur devine que le héros prend du recul sur son métier, sur son couple, en perdition depuis que le malheur s'est abattu sur eux, sur ses premières années d'enfant fragile et sensible.
Il lui faudra symboliquement mourir à la fin de cette période sur l'île pour espérer renaître.


Une histoire à la mélancolie ensoleillée

Lu en numérique via Netgalley

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01 janvier 2018

Où passe l'aiguille de Véronique Mougin

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Ce roman qui a clos pour moi l'année 2017 m'a permis d'ajouter à mon lexique intime un mot : "réfilience". Véronique Mougin, dont le premier livre était une satire grinçante des moeurs des nantis de la planète, retrace dans "Où passe l'aiguille" l'histoire de son cousin, juif hongrois, englouti à 14 ans dans la folie concentrationnaire.


Beregszasz, Hongrie, avril-mai 1944. Tomi Kiss, fils aîné d'un des meilleurs tailleurs pour hommes de la ville, s'ingénie à faire tourner tout le monde en bourrique. Il nargue Herman, son père, en choisissant de devenir plombier, revêt la salopette bleue pour faire la nique aux costumes austères de l'atelier Kiss. Il rêve, perché en haut de son arbre, de gagner l'Amérique, d'embrasser le monde entier et ne plus jamais susciter de regards de pitié, lui qui a provoqué la mort de sa mère en naissant. Il est à l'âge de la révolte, de toutes les révoltes et la société, de plus en plus hostile aux juifs lui donne des raisons de s'indigner. Véronique Mougin, à hauteur d'adolescent, nous montre cette communauté aux droits déniés.Tomi la pressent, nous,lecteur,savons ce qu'annoncent les brimades et les lois humiliantes : la solution finale. 

Nous plongeons avec Tomi et les siens dans l'horreur de la déportation, suivons son chemin, l'écoutons nous dire ce que  signifie perdre son humanité. Souvent, les situations vécues par Tomi sont racontées aussi par une tierce personne, permettant de mieux comprendre le comportement de ce dernier. Une année va s'écouler, essentiellement au camp de Dora-Mittelbau, puis dans celui de Bergen-Belsen. Une année où survivre va être le maître mot, survivre par tous les moyens,même les plus vils. Herman et Tomi vont être séparés du reste de leur famille dès le début, comprenant sans pouvoir se l'avouer le sort réservé aux êtres aimés. Père et fils devront leur salut à leur talent de couturier. Au coeur des camps de la mort, les officiers nazis et leurs épouses n'ont pas renoncé à l'élégance. Herman va rapidement intégrer un atelier où se bousculent ces clients exigeants. Tomi, lui, sur un coup de bluff, rejoindra une baraque où le travail est moins prestigieux, raccommoder les vêtements rayés des déportés. Il ne sait pas coudre, il réussira à le dissimuler le temps d'apprendre avec la rapidité de ceux que la mort guette. Dans ces ateliers, ils échappent au froid, à la boue, aux travaux à marche forcée qui broient les hommes.

Automne 1945. Herman et Tomi sont de retour à Beregszasz où leur maison a été pillée. Leur cheminée réchauffe maintenant la salle à manger du boulanger. Ils attendront comme beaucoup le retour de leurs amours : Anna, l'épouse et la mère, Gabor, le fils et le petit frère, les oncles et tantes avec leurs enfants. Herman prendra alors la décision de les éloigner de ce lieu mortifère, et les deux hommes gagneront Paris, l'Eldorado des couturiers. Chacun y trouvera sa voie, dans la couture pour hommes pour l'un et la haute couture pour femmes pour l'autre.

Au-delà de cette trame inspirée de faits réels se devine une autre histoire, une histoire de tissus, de fanfreluches, de dignité et de beauté. Au camp de transit de Auschwitz-Birkenau, avant même de transformer les hommes en numéro, on leur a ôté leurs vêtements et ce faisant, une part de leur humanité. A leur manière, armés seulement de leur aiguille et de fils, les Kiss père et fils vont pendant leur séjour à Dora, rapiécer les guenilles recouvrant les prisonniers et leur redonner aussi une part de dignité.

Plus tard, quand la guerre sera loin derrière eux, la couture ne sera plus pour eux un simple métier. Herman retrouvera les règles immuables du monde des tailleurs pour hommes, une branche solide à laquelle se raccrocher, une survivance de leur univers d'avant. Tomi, à la personnalité beaucoup plus tourmentée, se fixera inconsciemment un objectif plus ambitieux, faire naître la beauté du chaos. Devenu premier de couture dans une maison prestigieuse, il n'aura de cesse de chercher à magnifier les femmes, de les revêtir de vêtements-talismans, qui les protègeront de la laideur du monde. Son père nous livre en quelques lignes extraordinaires la raison de cette quête effrénée de la beauté. Pour les Kiss, "réfilience" convient mieux que résilience.

Il est compliqué dans un article de décrire un roman sans trop le dévoiler. Il y aurait encore beaucoup à écrire sur les mots que Véronique Mougin pose sur les pages, comme le brodeur avance point à point dans son ouvrage. "Où passe l'aiguille " trouvera un écho particulier en chaque lecteur.
Pour moi, il me rappelle des périodes sombres où mes mains d'abord maladroites et puis de plus de plus expertes ont créé de la beauté avec des fils de soie, de coton ou de laine, où me concentrer sur la création m'a sauvée de la destruction.

 

Source: Externe

 

Plus qu'un coup de coeur, ce roman aura été pour moi un coup au coeur. Une douleur se muant en douceur.

 

" Il a compris, mon patron, qu'au fond il n'y a pas d'hommes, pas de femmes- juste de la chaleur à trouver où l'on peut, juste la vie qui te froisse et des tissus qui te consolent, des jours à satin et des jours mérinos. Un jour, j'en suis convaincu, chacun portera ce qui l'aide à vivre, peu importe que ce soit une robe ou une cravate, parce que en vérité c'est l'authentique fonction du vêtement, t'aider à vivre, c'est sa puissance même, ce qui l'extrait du lot grossier des objets domestiques et le rend surpuissant. le vêtement te sauve du froid et de la honte, il est ce qui te reste quand tu n'as plus rien, ce qui te transforme, ce qui t'élève."

Posté par Albertine22 à 00:11 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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