23 août 2018

Les enfants de ma mère de Jérôme Chantreau

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"Avant que naisse la forêt", le premier roman de Jérôme Chantreau m'avait happée. Ma chronique est ici. Son invitation à se fondre dans le végétal, ses mots précis, poétiques, savants mais toujours à bon escient m'avaient conquise. J'attendais donc beaucoup, sans doute trop, de ce deuxième roman. La photo en couverture est magnifique, saisissant comme au vol la beauté de la jeunesse, quand flirter avec l'abîme semble naturelle et que la drogue n'a pas encore effacé cette grâce fugace que donne l'adolescence. L'auteur nous ramène dans les années 1980 et débute par un acte fondateur pour Françoise, une mère de famille bourgeoise, élevée au couvent des oiseaux. Elle se rend seule aux urnes le 10 mai 1981 et commet un acte, qui lui paraît alors d'une audace inouie : voter pour François Mitterrand. Que son mari la quitte le jour même, sans pourtant connaître sa "trahison" va correspondre dans son esprit à une logique. Une époque s'achève, celle de la femme au foyer pour qu'une autre commence, celle de l'artiste peintre bohème, en sommeil depuis quinze ans. L'appartement cossu, déserté par le mari, prend des allures de refuge pour adolescente fugueuse ou réfugié iranien, se mue en "bateau-lavoir" avec ses samedis où des bobos, qui se rêvent artistes, refont le monde en buvant le vin de leur hôtesse.

Le roman n'est pas centré sur ce personnage, que j'ai trouvé à la fois agaçant et pathétique. Cette femme dont l'écrivain nous rappelle sans cesse les limites intellectuelles, essaie d'échapper à ses origines bourgeoises. Ces tentatives pour faire partie de la bohême ou pour se transformer en militante au sein des manifestations contre la loi Devaquet ou plus tard du mouvement SOS Racisme tournent à l'échec. Son dessert emblématique, l'île flottante aux pralines, revient régulièrement nous rappeler qu'elle n'a pas totalement tourné la page des repas dominicaux d'une certaine France. Je n'ai pas trouvé la fin que lui offre l'écrivain cohérente avec la vision qu'il nous donne, tout au long du roman, de cette femme à l'esprit trop étriqué pour les grandes idées.

Le véritable héros est Laurent, le fils de Françoise, qui n'a que 10 ans lorsque son père sort de leur vie. Enfant sage et silencieux, le divorce de ses parents l'affecte moins que sa soeur Nathalie, de trois ans plus âgée. Et pourtant, la disparition de l'autorité paternelle aura des incidences notables sur sa vie. Sa mère, à quarante ans, enivrée par sa nouvelle liberté, délaisse, sans vraiment s'en rendre compte, ses deux enfants. Ils grandissent, cohabitant avec les amants de leur mère ou les marginaux qu'elle accueille. Laurent, déjà isolé parmi les enfants de son âge, voit sa singularité s'affirmer au contact des nouvelles relations de sa mère. A l'école primaire, sa solitude prend fin à l'arrivée de Victor, un enfant abîmé par la mort de son père. Le duo deviendra trio avec Andréa, né rebelle. Nous les suivons de l'enfance à l'adolescence dans le Paris des années 1990. Les années lycée sont sombres, l'underground les attire, le monde adulte les révulse. Leur rage trouve un écho dans les musiques qu'ils écoutent et dans le groupe qu'il fonde. Cette partie de l'histoire, la descente aux enfers de Laurent et Victor m'a impressionnée. L'amitié, poussée jusqu'à son paroxysme, la mise en danger permanente pour mieux se sentir exister, la drogue qui exalte les sens et inexorablement emprisonne. J'ai lu certaines pages quasi en apnée. Le virage vers l'âge adulte m'a moins convaincue. Le récit perd en tension dramatique et les années sida sont balayées en quelques pages. 

Pour la rédaction de ce deuxième roman, Jérôme Chantreau a adapté un style beaucoup moins flamboyant. Il est sur une ligne de crête entre le réalisme ( les années Mitterand sont décrites avec justesse) et un lyrisme parfois grandiloquent. Au détour d'un paragraphe, une phrase fait  souvent mouche. J'ai tout de même eu le sentiment de ne pas savoir trop sur quel pied danser pendant toute la lecture.

Une lecture en demi-teinte pour mon seul roman de la rentrée littéraire

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31 juillet 2018

Moi après mois : juillet

 

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Travailler, le regard happé par le ciel bleu encadré par la fenêtre / S'interroger sur la prochaine rentrée et sur un avenir qui n'est plus tracé / Se détacher, lâcher prise, partir ? Prendre des repères, tisser des liens, s'ancrer ? / Apprivoiser l'inconnu, un beau défi / La réussite de mes deux grandes filles : une maîtresse en baskets et une future journaliste radio / Elles tracent leur route, chacune à leur manière / Mes deux soleils / La sortie de mon deuxième roman et le pincement au coeur à l'idée qu'il ne trouvera pas ses lecteurs / Reconnaître mon peu de goût pour les dédicaces et le service "après-vente" / Accueillir avec joie les quelques retours de lecture et le regard porté sur Jeanne, mon héroïne /  L'écriture, exercice astreignant mais qui donne parfois le sentiment de toucher la grâce / L'écriture, moment de solitude où bruissent seulement les voix des personnages / L'écriture, cette échappée / Un troisième roman ? Des bribes d'histoires en tête, une motivation à marée basse pour m'installer devant l'écran de l'ordinateur / 13 juillet : les vacances ! Plus de fatigue que d'euphorie / Ecouter mon corps qui aspire au repos, tenter de mettre aussi sur pause un cerveau en constante ébullition  / Créer un joli chemin de table : fleurs en tissus et fleurs fraîches dans des coupelles / Clin d'oeil à ma miss aux robes fleuries /  Regarder grandir ma funambule, mon équilibriste aux genoux souvent couronnés, ma miss aux semelles de vent / Une virée parisienne en pleine canicule / Des expositions / Kupka au Grand Palais / "Peintures des lointains" au musée du quai Branly / Des jardins, de l'insolite, du décalé et surtout de l'amitié / Cocktail de fruits, eau parfumée au citron et au gingembre, eau plate ou gazeuse / Chapeau très anglais, crême solaire indice cinquante et lunettes de soleil, parfaite panoplie de touriste / La cuisine libanaise : une vraie révélation / Merci ma C. / Un incendie dans un transformateur et une gare Montparnasse à l'arrêt / Une solution de dépannage qui ouvre les yeux sur un autre monde / Gare routière, porte de Bagnolet, bus Isilines et trajet étonnant pour regagner la Bretagne / Les bidonvilles en périphérie, les téléphones qui sonnent dans le car et les conversations dans toutes les langues / Des voyageurs pour une fois mélangés, les naufragés de Montparnasse et les habitués du low cost / L'imprévu ouvre les consciences / S'inquiéter pour la planète et son réchauffement, s'agacer de la focalisation des médias sur "l'affaire A.B" / Rire de tout et surtout de nos ennuis avec des amis / Les retrouver comme si le dernier repas partagé remontait à hier / Une nuit d'insomnie, réfléchir à l'année écoulée  et penser à la chanson de Reggiani : Je veux des histoires, des voyages...J'ai tant de gens à voir, tant d'images..Des enfants,des femmes, des grands hommes, Des petits hommes, des marrants, des tristes, Des très intelligents et des cons, C'est drôle, les cons ça repose, C'est comme le feuillage au milieu des roses. / Lire toujours énormément mais sans rédiger de chroniques / Faire une exception pour le deuxième roman de Jérôme Chantreau : " Les enfants de ma mère" / Attendre le bon moment pour le lire et en parler / Tourner le dos au véto le temps de digérer la nouvelle : résurgence du cancer / Décider de profiter de chaque instant avec Titou, notre amour de chien, le compagnon de mes heures sombres / Avoir en tête la chanson de Stromae : Quand c'est? Quand c'est? Que tu cesses tes avances. Quand c'est? Quand c'est? Que tu pars en vacances / Souhaiter très fort que le ciel redevienne bleu sur le Trégor pour le dernier jour de juillet / Rêver de se fondre dans la chaleur et les couleurs de l'été.

 

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22 juin 2018

La joie du matin de Betty Smith

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Après la lecture de ce roman, je songe à créer pour le définir un mot-valise : " délisuet", mélange de délicieux et de désuet et à ajouter une nouvelle catégorie sur mon blog, celle des "pépites vintage". Je suis très clairement le coeur de cible de la collection VINTAGE des éditions Belfond. S'ils ont besoin d'une égérie, je me tiens à leur disposition ! Je ne suis pas une ménagère de plus de 50 ans, mais une lectrice passionnée dans sa cinquantième année #assumetonâge.


"La joie du matin", écrit en 1963, raconte la première année de mariage de deux poussins à peine sortis de l'oeuf : Carl et Annie. Les premières pages nous les montrent, patientant sur une banquette de l'hôtel de ville de Lopin, une petite ville du Midwest, proche de l'université où le jeune homme étudie le droit. Annie, toute juste majeure, a quitté Brooklyn pour rejoindre Carl, tout juste vingt ans, et l'épouser. Cette union, qui semble précipitée, ne cherche pas à réparer "une faute" visible dans neuf mois. Amoureux depuis longtemps, ils ont attendu les dix-huit ans d'Annie pour pouvoir vivre ensemble.

Ce mariage ne peut qu'être désapprouvé par les deux familles. Du côté de Carl, sa mère, qui l'a élevé comme un poulain destiné à la compétition, ne peut qu'être désolée du choix de son fils. Une riche héritière lui aurait mieux convenu qu'une demoiselle pauvre, issue d'un quartier à la mauvaise réputation. Du côté d' Annie, sa mère regrette le salaire que sa fille lui ramenait depuis quatre ans et lui reproche sa fuite, qui aurait chagriné son deuxième mari. Elle préfère dire qu'Annie manque à celui-ci plutôt que de reconnaître qu'il avait des vues sur cette "chair fraîche". Ils ne peuvent donc, ni l'un ni l'autre, attendre un quelconque soutien financier ou moral de leurs parents.

Ils vont durant cette année 1927 grandir ensemble, endosser des habits d'adultes un peu grands pour eux. Le petit couple Brown, souvent impécunieux, va jongler avec les cours de Carl à l'université, les petits boulots destinés à faire bouillir la marmite et tenter de faire leur nid, tout d'abord dans une chambre qu'ils louent et ensuite dans la maison minuscule du gardien du terrain des sports. Ils s'essaient aux rôles traditionnels, le mari au turbin, la femme à la popotte, mais très rapidement ils s'émancipent de ce modèle qui ne leur convient pas. Annie a quitté l'école à quatorze ans sans que ce départ ne signe la fin de son amour pour la lecture et l'écriture. Ce roman est celui de l'émancipation d'une jeune femme, émancipation acceptée, voire favorisée par son époux et un doyen d'université en avance sur leur temps. Tout commence par un changement vestimentaire. Annie délaisse ses vêtements d'épouse pour la "tenue" et la coupe de cheveux des étudiantes. Elle traîne ensuite dans les couloirs de la faculté, écoute à la porte un cours de littérature jusqu'au moment où elle peut officiellement y assister. Le lecteur assiste à sa transformation ainsi qu' à l'éclosion de son talent pour l'écriture. 

Le quotidien des deux "poussins" dans l'Amérique des années 20 est marqué par la pauvreté, sans pour autant que le roman tourne au réalisme à la Zola. Ils vivent avec peu, mais profitent de tous les petits bonheurs avec l'appétit de la jeunesse. Ils sont au matin de leur vie de couple et de jeunes parents. L'existence ne les a pas toujours épargnés, mais ne les a pas encore abîmés. Ils en sont au début, quand tout est encore possible et c'est extrêmement attendrissant.

Une lecture très agréable 

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17 juin 2018

Et si tu n'existais pas de Benoît Vanstavel

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Le titre, qui remet immédiatement en tête la chanson de Joe Dassin et la couverture, façon Magritte semblent annoncer une jolie romance. Que nenni ! Benoît Vanstavel se livre à un exercice périlleux et parfaitement réussi : écrire une comédie de moeurs dénonçant nos travers modernes, et la faire partir faussement en vrille avec une évidente jubilation. Cette maestria m'oblige à lui pardonner ses moqueries à l'égard à Plougonvelin, petite commune du Finistère, où se déroule une partie de l'intrigue. Née à Quimper, je suis très susceptible sur le caractère dit de cochon  des Bretons, et sur la météo dite de l'apocalypse de mon département chéri.

Tristan, presque trentenaire, souffre d'une terrible tare : le célibat. Peu importe qu'il occupe un bon poste dans un institut de sondages et qu'il se satisfasse de courtes amourettes, sa "maladie" devient terriblement gênante quand ses copains commencent à se mettre en couple et passent même à l'étape suivante : le mariage. Simon, le meilleur ami de Tristan, va convoler avec Isabelle et celle-ci ne vit plus que pour ce jour "bénit" et l'élaboration de son plan de table. Ce serait tellement plus simple pour elle si le témoin de son futur mari se trouvait une chérie. Plus de nombre impair d'invités à gérer ! Las de cette pression permanente qui s'exerce sur lui ( Isabelle n'est que la goutte d'eau qui fait déborder le vase), notre héros décide sur un coup de tête de s'inventer une petite amie. Pénélope, son chat Igor et sa thèse sur le théâtre No prennent vie. Il se sait pas alors qu'il vient de créer un golem, dont l'existence aura des répercussions aussi drôles qu'inattendues.

Ne parvenant pas à avouer, au fil des mois, que Pénélope n'est que le fruit de son imagination, il est contraint d'utiliser mille et une ruses pour "enfumer" sa famille et ses amis, jusqu'à son ex, Emma, particulièrement retorse. Il n'a pas toujours pas réussi à "cracher le morceau" quand un héritage soudain bouleverse la donne. Sa grand-tante, Marie-Jeanne, succombe à une intoxication alimentaire et lui lègue non seulement sa modeste demeure à Plougonvelin, mais aussi une petite fortune. Il n'en faut pas plus pour que des centaines de Pénélope pensent retrouver en lui leur Ulysse. 

C'est à ce moment du récit que commence l'art subtil du " je fais partir mon récit en sucette, mais je gère !" Benoît Vanstavel garde la maîtrise de son histoire malgré de nombreux dérapages. Les habitants de Plougonvelin, de l'organiste forcené à la charcutière, tout droit sortie d'un film S-M, sous-titré en breton, participent avec entrain à la fuite aux antipodes d'un Tristan, acculé par des Pénélope attirées par son argent, plus que par ses biceps maigrelets. Notre anti-héros moderne, est entouré par une bande de Pieds Nickelés fort réjouissante. L'auteur nous fait partager leur course folle, et enchaîne les péripéties loufoquo-tragiques. L'ensemble est porté par une écriture d'une grande inventivité, mêlant érudition et " n'importequoisme".

Les fées de la "Vis comica" ont dû se pencher sur le berceau de cet auteur. Je subodore même que les dites fées sont probablement bretonnes, mais cette hypothèse n'engage que moi.

Un vrai bonheur pour les zygomatiques ! Merci aux éditions "City" pour ce concentré d'humour

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12 juin 2018

L'invitation de Elizabeth Day

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En recevant ce livre, je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement entre la fête que Ben Fitzpatrick, éminent membre de la gentry britannique organise pour ses 40 ans et celle concoctée pour le mariage de Harry et Meghan. Elizabeth Day révèle tout au long de l'histoire le déroulement de cette soirée, qui va faire voler en éclats une amitié de plus de vingt ans. 
Mai 2015, Martin Gilmour et son épouse Lucy arrivent dans un petit hôtel miteux près du prieuré de Tipworth, où va se dérouler la party de Ben. Ils tentent de comprendre pour quelle raison ils n'ont pas été logés au prieuré, alors que Martin est supposé être le meilleur ami de celui-ci. Le surnom de Martin est d'ailleurs PO (petite ombre) car il est dans le sillage du rejeton Fitzpatrick depuis le collège. Ben et son épouse Séréna ont fait restaurer à grand frais ce prieuré, chassant au passage les moines qui y résidaient. Peu importe les moyens quand on a la richesse. Les invités sont triés sur le volet, il se murmure même que le Premier Ministre va faire une apparition et une armée de serveurs s'emploient à ce que les verres ne soient jamais vides. Tout est luxueux, pas forcément de bon goût, mais coûteux. Petit détail plébéien : des mini-hamburger sur l'emballage desquels figure le prénom du héros du jour. Pour rappel, après le mariage retransmis dans le monde entier de Harry et Meghan, s'est tenue au manoir de Frogmore, une party à laquelle n'ont assisté que 200 invités. Au menu, burgers et barbe à papa. Comme c'est charmant quand les riches s'amusent à faire simple ...

Cette soirée va déraper et tout l'art de l'auteure est de retarder le moment de nous dévoiler de quelle manière. Ce "dérapage" trouve son origine dans le passé des protagonistes, passé qui apparaît par bribes, sous la forme d'interrogatoire au commissariat, de journal intime ou de retours en arrière. Ben Fitzpatrick est au coeur du récit et pourtant nous ne pénètrerons jamais dans ses pensées. Il est la planète principale autour de laquelle gravitent des satellites.

Le premier d'entre eux est Martin Gilmour, orphelin de père, élevé par une mère distante, qui intégrera un établissement privé grâce à ses bons résultats et non en raison d'un don substantiel de sa famille à l'institution. Très rapidement, il comprend que sa survie dépend de sa capacité d'adaptation.Il va y jouer le garçon de bonne famille, même si personne n'est véritablement dupe. Sans que nous sachions vraiment pourquoi, le très populaire Ben Fitzpatrick va le prendre sous son aile. Martin éprouve pour lui bien plus que de l'amitié et s'imagine, avec une certaine naïveté, que cela ne se voit pas.Ce personnage incarne cette envie furieuse qui anime certains de sortir du rang, de leur classe sociale estimant qu'ils valent mieux que des fils à papa, nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Il n'est pas particulièrement sympathique, pathétique parfois dans sa stratégie pour faire partie d'une coterie qui ne sera jamais le sienne.

Le deuxième satellite est Lucy. Elle gravite dans les premiers temps de son mariage autour de Martin et fatalement aussi autour de Ben, qui n'est jamais bien loin. Nous la voyons ouvrir les yeux au fils des pages sur la place qu'elle occupe dans le coeur de son mari et sur la place que leur couple occupe dans l'existence des Fitzpatrick. Issue de la bourgeoisie, elle n'éprouve pas la même fascination que Martin pour les vieilles familles aristocratiques, leur entregent et leur argent facile. Le lecteur éprouve davantage d'affection pour ce personnage, qui mérite bien mieux que les attentions fort rares d'un mari distant.

Elizabeth Day décrit aussi les autres satellites, ceux qui profitent de la lumière de Ben Fitzpatrick et ceux qui s'y brûlent. Au tout début du roman se trouvent trois définitions du mot "party" : fête, parti politique ou groupe partagent les mêmes valeurs ou intérêts. Ce livre orchestre avec maestria les trois. Lors de la party d'anniversaire, le Premier Ministre s'invite et Martin et Lucy apprennent à leurs dépens qu'ils n'appartiendront jamais au club très privé des riches héritiers. 

Roman âpre, souvent grinçant,"L'invitation" dénonce avec force et subtilité l'inanité dans toutes nos sociétés de la belle devise " les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits".

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06 juin 2018

Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal

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Ce roman m'a permis de découvrir la "Little India" de Londres : le quartier de Southall. L'histoire se déroule à notre époque et fait écho à de nombreux sujets d'actualité : l'emprise de la religion, la toute puissance des hommes considérée comme naturelle dans certains milieux et la parole féminine qui peine souvent à s'exprimer.
Nikki, jeune femme de 23 ans, se définit comme un mélange Orient-Occident. Sa famille, de religion sikhe, est originaire du Penjab et garde des liens très forts avec l'Inde. Mindi, la soeur aînée de Nikki, éprouve moins de difficulté à se couler dans le moule traditionnel. A vingt-cinq ans, ses études d'infirmières terminées, elle envisage avec beaucoup de pragmatisme un mariage arrangé. Pas question pour elle cependant d'accepter n'importe quel prétendant ! Mais elle n'a rien contre le fait que les femmes de sa communauté soient à la manoeuvre pour lui trouver un bon parti. Leur père, ayant succombé deux ans plus tôt à un infarctus, Mindi et sa mère semblent désireuses qu'un homme " protège" à nouveau leur foyer.
Nikki s'est affranchie des siens dans la douleur. La jeune femme vit à Shepherd's Bush, seule dans un petit appartement au dessus du pub miteux où elle est employée comme serveuse. Son père n'a pas supporté qu'elle arrête ses études de droit et une violente dispute l'a précipitée en  dehors du cercle familial et de sa "zone géographique" habituelle. Elle s'enflamme pour toutes les manifestations qui défendent les droits des femmes et s'agace du servive à rendre à Mindi. Sa soeur souhaite que Nikki se rende au temple à Southall pour punaiser sa recherche de l'époux idéal sur le panneau d'affichage MARIAGE. Arrivée au temple, elle tombe sur une petite annonce. L'association communautaire sikhe cherche une animatrice pour un cours d'écriture. Celui-ci permettrait aux femmes de raconter leur histoire et l'atelier se terminerait par une anthologie des meilleurs travaux. Le coeur de la jeune femme bat la chamade. Elle y voit le moyen d'aider les femmes de sa communauté à s'exprimer.
Cet atelier va se révéler surprenant à de nombreux égards, passant d'un cours d'alphabétisation à l'écriture de contes érotiques. Les participantes sont des veuves, réduites à n'être plus que des "fantômes" en blanc dans le quartier. Nikki ne va pas leur apprendre grand chose, simplement leur offrir, sans même l'avoir souhaité, un lieu où elles pourront s'épancher, décrire leur mariage et évoquer sans fard le désir féminin. La jeune femme, au contact de ses "élèves", va à la fois renouer avec ses origines et s'effrayer de l'envers du décor. Au nom de l'honneur, de la religion ou du simple fait d'être un homme, des horreurs sont commises dans le quartier. Des meurtres parfois. 
Balli Kaur Jaswal tisse une réelle intrigue, son récit n'est pas que militant. Il est ponctué des "contes érotiques" inventés par les veuves et des réactions engendrées par la lecture de ces derniers, entre gêne, gloussement et nostalgie. Les personnages sont nombreux, bien croqués, et les descriptions du quartier indien donnent une furieuse envie au lecteur de s'y promener et de s'arrêter quelque part pour boire un chai.

Une lecture très plaisante

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30 mai 2018

Les Feller de Susanna Fogel

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L'auteure a réussi un petit tour de force : rédiger un roman épistolaire désopilant où le personnage principal n'écrit pas un seul message. Nous le découvrons au travers des différents courriers que lui adressent les membres de sa famille, mais aussi son défunt hamster, son appareil de fitness, ou ses ovaires. Ces lettres que reçoit l'héroïne sont d'abord parues dans "Le New Yorker" et le "Time" avant d'être réunies pour ce livre. Et en effet, beaucoup d'entre elles ont le potentiel comique d'un billet régulier dans un journal. Susanna Fogel s'est probablement inspirée de sa propre famille pour créer ses personnages, en exagérant certains traits de leur caractère sans pour autant les transformer en caricatures.

Julie, le personnage central, apparaît par petites touches, son portrait se complétant à chaque nouveau courrier. La plupart des messages viennent de sa garde rapprochée : son père, un neurologue bi-polaire ( Vous connaissez l'histoire du cordonnier mal chaussé :-)) remarié à une jeune Chinoise, infiniment plus rusée qu'il ne l'imagine; sa mère thérapeute, toujours prête à aider son prochain (surtout ses filles) même quand ils ne sont pas consentants; et sa soeur adoptive, Jane, adepte du langage SMS et des expériences professionnelles et amoureuses "borderline". Se dessine une héroïne très moderne, oscillant entre la recherche du grand amour et Tinder, entre un job alimentaire à la rubrique people du Huffington Post et ses rêves d'écrire un roman, entre le désir de s'accomplir sans avoir d'enfant et la congélation de ses ovaires à l'âge de trente-cinq ans. 

Nous la suivons depuis son enfance jusqu'à la trentaine passée, les courriers évoquent les événements qui émaillent toute vie : remise de diplôme, fêtes de famille, enterrement, mariage, naissance ... Julie grandit, change et ses correspondants aussi. Certaines lettres sont de purs moments de comédie, d'autres jouent davantage sur l'émotion. Certes le trait est souvent forcé, mais les questions soulevées ne manquent pas d'intérêt. La plus importante me semble être le poids de la famille, de la tradition, de la religion (ici le judaïsme), de l'hérédité, sur le devenir d'une femme. Sous le rire se cache un véritable enjeu de société.

Une lecture très agréable
Cet article est ma troisième participation au challenge Netgalley

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26 mai 2018

Il y a toujours un rêve qui veille de Joëlle sancéau

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Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour vous parler de ce roman (sorti en numérique hier, à paraître début juin en format papier). En effet, j'en suis l'auteure. Les éditions du 38 m'ont fait confiance une deuxième fois (Merci Anita Berchenko !). Si vous avez des envies de mer et de cacao, l'histoire se déroule dans une petite station balnéaire des Côtes d'Armor, qui abrite une chocolaterie, "Le Bel Aujourd'hui". Je suis  heureuse et émue que mes personnages aillent à la rencontre de leurs lecteurs.

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24 mai 2018

Un carrosse nommé désir de Frédéric Lenormand

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Je ne pouvais rater la dernière "fantaisie littéraire" de Frédéric Lenormand. Les enquêtes de Voltaire sont comme la chantilly sur les fraises, une douceur bien agréable à déguster. Nous sommes déjà à la neuvième aventure du célèbre philosophe et c'est un bonheur de retrouver le "trublion" qui tient plus à l'imagination de l'auteur qu'à la vérité historique. Frédéric Lenormand s'appuie toujours sur des écrits de l'époque pour inventer ses enquêtes, mais ses personnages (inspirés de personnes réelles) sont des créatures de papier, probablement bien plus drôles qu'elles ne l'étaient en réalité. Il mêle aussi  de nombreuses allusions à notre époque, comptant sur une culture commune avec le lecteur pour le divertir.

Dans cette nouvelle enquête, Voltaire s'entiche d'un hôtel, surnommé le palais Lambert, sur l'île Saint-Louis. Il n'est pas question qu'il débourse un fifrelin pour l'acheter alors que le mari de sa maîtresse et amie, Emilie, marquise du Châtelet, peut l'acheter pour les beaux yeux de son épouse (et le goût du luxe du philosophe). L'affaire est entendue, il ne reste qu'à trouver le banquier pour obtenir le prêt nécessaire à l'achat du petit bijou architectural. Las ! Le dit banquier, Charles Michel de Roissy,de retour de bamboche, passablement imbibé, est monté dans un carrosse, et s'est volatilisé. Voltaire entreprend de résoudre cette affaire de kidnapping, non pas par philanthropie, mais pour posséder enfin ce palais, écrin idéal avec sa lumineuse personne.

Dans un Paris en fête,(Louis XV célèbre en avance les noces de sa fille aînée de douze ans avec l'infant d'Espagne ), Voltaire, flanqué du mathématicien Samuel König, qu'Emilie a ramené de Bruxelles dans ses bagages, se lance sur les traces des kidnapppeurs. Le crime profiterait à de nombreuses personnes, Michel De Roissy ayant éveillé des rancunes tenaces au sein de sa famille. Sa deuxième épouse, sa fille, son intendant auraient tout intérêt à le voir disparaître. La piste familiale n'est pas la seule à suivre. Le banquier entretenaient des relations bien peu fréquentables et le philosophe doit composer tour à tour avec une tireuse de cartes, un astrologue, le gérant d'une pâtisserie, dont l'arrière-salle est un lupanar et même une aquarelliste, qui ne se contente pas de "croquer" ses clients.

Comme à chaque fois, le récit est mené tambour battant, Voltaire tombe de Charybde en Scylla, revêt les déguisements les plus inattendus, promène son grand nez et son incroyable bagout des lieux les plus raffinés aux bouges les plus sordides. Il n'hésite jamais à donner de sa personne quand il y a des monnaies sonnantes et trébuchantes à l'arrivée. Le lecteur se laisse entraîner avec plaisir, sourit presque à chaque page et referme le livre avec le sentiment d'avoir dévoré une gourmandise littéraire.

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21 mai 2018

Atelier n°82

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Ce texte est ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Il s'inspire de cette photo.

Eric, depuis le dernier rang de la classe, regardait le professeur d'Arts Plastiques s'épuiser à leur soutirer un ressenti devant la photo vidéoprojetée. Il parlait de leur passivité, de leur manque de curiosité et s'écriait : " Mais c'est pas possible d'être aussi blasés en Troisième !". L'adolescent détestait les généralités, les " tous à mettre dans le même sac", tout en ayant conscience d'apparaître lui aussi comme un cliché sur pattes.Ses bulletins de la Sixième à la Troisième portaient sur lui un jugement identique : " Discret. Possède des capacités mais ne semble pas intéressé par l'école". Ces appréciations n'étaient pas fausses, juste superficielles. Comment expliquer aux adultes que sa réserve le protégeait des moqueries, que ses centres d'intérêt ne correspondaient pas à ceux de ses camarades.

Il relut les mots qu'il avait griffonnés sur le document distribué par l'enseignant. A la question " Que représente pour toi cette oeuvre de O.Liber, il avait répondu : " un anneau de naissance". Eric savait qu'il ne prendrait pas la parole pour expliquer cette expression. D'ailleurs, il préférait son synonyme : les cernes de l'arbre. Cette photo lui rappelait les troncs coupés dans la scierie de son oncle et les cercles de couleurs différentes sur le bois, qui permettaient de dater celui-ci. Il se dit que pour les lecteurs, l'odeur d'un roman ou d'une revue qu'on vient d'acheter doit être agréable. Lui n'aimait que le parfum subtil des arbres vivants, pas encore réduits en pâte à papier. Les arbres n'offraient pas immédiatement aux narines des senteurs enivrantes. Avec eux, pas de fragrance forte comme avec les fleurs. Il fallait se rapprocher du tronc pour humer une odeur discrète.

La photo ne lui plaisait pas vraiment. Ces livres, disposés dans un fouillis savant, constituaient une structure artificielle, un "univers" construit par un artiste. Ses pensées s'envolèrent vers le monde qu'il aimait, celui de la forêt. La nature avait, elle aussi, créé un "monde", où les espèces cohabitaient dans une relative harmonie. Son oncle lui avait offert pour son anniversaire "La vie secrète des arbres" de Peter Wollheben. Lui qui répugnait à lire avait dévoré cet ouvrage. L'auteur, un forestier, posait des mots sur ce qu'il pressentait depuis toujours : les arbres communiquent entre eux. Il espérait un jour surprendre quelques bribes de leur conversation.

La sonnerie de fin de cours vint interrompre le fil de ses pensées. Avant de ramasser ses affaires, il jeta un oeil par la fenêtre et salua silencieusement les arbres de la forêt voisine.

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