24 avril 2017

Atelier n°68

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Félix Russell-Saw.

   Elle vient de partir, sans même se retourner. Je m'attendais à d'autres mots, à des larmes peut-être. Elle a simplement dit : " Contente de t'avoir rencontré", a posé un baiser léger sur ma joue et a regagné sa voiture. 

   Demain, je prends la route pour Saint-Pé de Bigorre. Je me suis inscrit à un stage pour encadrer la pratique du kayac de rivière,histoire d'étoffer mon CV d'éducateur sportif. Après mon hibernation bretonne, je devrais être heureux de préparer le Combi, de m'arracher à la tiédeur de la maison familiale et de retrouver le cours de ma vie.Tout le temps de la belle saison, je vais sillonner la Côte Atlantique, de centre nautique en centre nautique, libre, "Blowin in the wind" de Bob Dylan à fond les ballons.

   Je devrais être heureux et je ne le suis pas. Ma barbe de baroudeur et mes lunettes d'intello attirent pas mal de filles. Mon genre "marginal propre sur lui" plaît et je me laisse séduire.Je les préviens tout de suite : " Je ne veux pas d'attache" et elles répondent d'accord en pensant me faire changer d'avis. Camélia a dit d'accord et comme je viens de le comprendre, elle ne comptait pas m'ancrer en Bretagne.

   Demain, je pars sur les traces de Kerouac. Depuis mes 19 ans, c'est devenu un mode de vie. Se déplacer au gré de contrats toujours courts, passer le plus de temps possible sur l'eau, brunir au fil des mois jusqu'à avoir la peau presque noire et les lèvres craquelées par le sel. Garer le Combi en soirée près de la mer et s'endormir avec le bruit du ressac. Vivre de peu, intensément.

   J'étais tellement ému quand elle est arrivée tout à l'heure. Je ne pouvais pas croire qu'elle me laisse partir après notre dernière nuit passée ensemble. J'étais prêt à les entendre ces fichus mots : "Je voudrais que tu restes". Et je me serais empressé de dire oui. Elle m'a tendu mon écharpe, celle que j'avais opportunément oubliée sur le porte-manteau.Elle avait l'habitude de me l'emprunter. Elle m'a regardé, comme toujours, droit dans les yeux. "Contente de t'avoir rencontré". Je suis planté, là, dans mon Combi près de la plage de Saint-Tugdual et j'ai envie de chialer.

   Je n'ai pas envie de prendre la route.J'aime un femme qui semble n'avoir besoin de personne à ses côtés pour exister. Le coup de l'arroseur arrosé ! C'est une traductrice qui commence à être connue dans le monde de l'édition.De nombreux auteurs américains recherchent sa collaboration. Quand elle est devant son ordinateur, concentrée sur la recherche du mot juste, le monde extérieur disparaît. Je lui ai tenu compagnie cet hiver au moment où elle faisait relâche, et reprenait pied dans la réalité. Je ne veux pas échanger sa peau satin pour les vagues et les embruns. "Contente de t'avoir rencontré". J'ai mal à en crever.

   Demain, la route m'attend mais je ne vais pas la prendre. Ma fierté dans ma poche, mon mouchoir par dessus, j'irai frapper à sa porte et si elle m'ouvre, je lui tendrai l'écharpe :  "Tu peux la garder et moi avec, si tu veux bien".

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17 avril 2017

Les filles au lion de Jessie Burton

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Billet sous forme de carte heuristique

(déformation professionnelle)

Pour ceux qui ignoreraient ce que cache ce terme "savant", imaginez un tableau blanc, un cercle grossièrement tracé et dans celui-ci, écrit en rouge : Les filles au lion. Tout autour de ce cercle (aux allures de patate) des flèches et au bout de celles-ci, les mots que j'associe à ce titre.Je me suis réellement prêtée à l'exercice et je vous en livre le résultat :

-  Miniaturiste

-  le tableau (art/ création/ peinture/écriture)

-  le roman (construction/style)

- Les filles/ Le Lion

 

Miniaturiste : Le premier roman de Jessie Burton a été un énorme coup de coeur en 2015. Mon article est ici, si le coeur vous en dit. Bien évidemment, j'étais assez fébrile en débutant la lecture de son second roman. Allait-il être à la hauteur du premier ? Quelques critiques en demi-teintes me laissaient envisager une déception. Ce ne fut pas le cas. J'ai trouvé Les filles au lion plus ambitieux, mais fidèle à des thèmes auxquels l'auteure semble tenir : la condition de la femme, l'attirance teintée de méfiance et de préjugés pour ce qui est différent, les huis-clos où les passions s'exacerbent. 

Le tableau : Le titre du roman est celui d'un tableau peint en 1936 par une jeune fille de 19 ans, Olive Schloss. Fille d'un marchand d'art et d'une riche rentière, elle caresse le rêve de rentrer à a Slade School of Fine Art .La famille s'est réfugiée dans une finca, en plein milieu de la campagne espagnole, près de Malaga. Sarah,la mère,souffre de dépression et cet isolement a pour objectif de l'éloigner des fêtes où elle noie ses idées noires. L'Espagne, cette terre étrangère, autant que Isaac Roblès, un jeune et séduisant voisin, semblent être les conditions pour qu'éclose le talent (le génie ?) de la jeune fille. Elle peint plusieurs tableaux dont Les filles au lion qui reprend l'histoire de Rufina et Justa, deux soeurs chétiennes à l'époque romaine Justa a été jetée dans un puits et Rufina livrée en pâture à un lion, qui n'a pas voulu la toucher. Cette toile connaîtra de multiples vies, de multiples interprétations, fruit de la "collaboration" d'Isaac et d'Olive. Le lecteur assiste à sa création en 1936 et à sa réapparition en 1967 à la galerie Skelton à Londres. Odelle, originaire de Trinidad, y est secrétaire. Cet étrange tableau sert de lien entre deux héroïnes farouches, deux "créatrices : Odile et Odelle, l'une peintre, l'autre écrivaine. Chacune à son époque, doit affronter, les a-prioris d'une société qui ne concède aux femmes qu'un minimum de droits et certainement pas celui de posséder du talent.
Jessie Burton aborde avec beaucoup de justesse et de sensibilité les affres de la création et la perception de l'oeuvre par l'entourage des artistes.

Le roman : Il est construit selon un procédé classique mais que j'aime beaucoup. Il alterne deux périodes distinctes, 1936 et 1967 et le va et vient entre ces deux époques éclaire (ou non) des pans de l'histoire. Le style, bien plus que dans Miniaturiste, s'attache aux plus infimes des détails. Certaines phrases constituent à elles seules de petits tableaux. L'action en est forcément ralentie mais cela ne m'a pas perturbée. Je me reconnais tellement dans cette attention aux minuscules "fragments" d'existence.

Les filles/ Le lion : Ce trio, à l'origine, est formé par Justa, Rufina et le lion de la légende romaine. Mais le lecteur peut aussi y voir Olive et la soeur d'Isaac, Teresa. Elles sont liées en 1936 par un sentiment plus complexe qu'une simple amitié. Toutes les deux ont un très fort tempérament et une "sauvagerie" qu'elles dissimulent aux hommes.Le lion serait une représentation de l'homme, sûr de sa supériorité. Il est possible encore que les deux filles soient Odelle et son amie d'enfance Cynth, venues à Londres pour y faire leur vie. Par leur éducation, elles sont parfois plus anglaises que les anglaises que les Londonniennes de souche mais la couleur de leur peau leur vaut de nombreuses vexations. Si le lion, symbole de la colonisation,semble pacifique, elles doivent pourtant rester sur leurs gardes.

Ma carte heuristique (et c'est tant mieux) n'a pas épuisé toutes les pistes de ce roman foisonnant. A remarquer, c'est devenu la marque de fabrique de la collection "du monde entier" de Gallimard, une magnifique couverture.

 Une phrase pour terminer, bien plus éloquente que ma "patate" au tableau.

J'ai été éblouie par ce roman.

 

 

 

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03 avril 2017

Les Inséparables de Stuart Nadler

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   D'emblée, j'avoue (Inutile de me soumettre à la Question) : je n'ai absolument pas saisi le lien entre la couverture (Un Edward Hopper à la patte très reconnaissable) et le roman de Stuart Nadler. L'auteur nous offre trois beaux portraits de femmes, sans que l'une ait la prééminence sur les autres. La blonde sur le canapé pourrait être Henriette, la plus âgée, qui connut son heure de gloire dans les années 60, en raison de la sortie de son "brûlot" érotique : "Les Inséparables". Je ne suis même pas certaine que cette hypothèse soit la bonne. Passons sur cette couverture et intéressons-nous à l'histoire en elle-même. 

   Je vais utiliser un poncif, mais je trouve qu'il convient tellement bien à mon ressenti. Stuart Nadler a dû être une femme dans une autre vie pour décrire, avec autant de justesse, la psychologie de chacune des héroïnes. Elles sont liées par le sang : Henriette, Oona et et Lydia, grand-mère, mère et petite-fille. L'auteur les saisit à un tournant de leur existence, différent selon leur âge.

   Henriette a sacrifié sa carrière universitaire pour suivre dans la campagne de Boston l'homme de sa vie, Harold. Elle, qui défendait haut et fort les droits des femmes, a vécu dans l'ombre de son mari, un cuisinier passionné par son métier. Son seul coup d'éclat aura été un roman écrit peu après la naissance d'Oona, une "Carte du Tendre" coquine, illustrée de dessins suggestifs. Elle était loin de se douter que ce livre allait être son sparadrap du capitaine Haddock, la mettre au ban du milieu universitaire et lui valoir une réputation sulfureuse qu'elle n'assume pas. Harold est décédé, onze mois plus tôt, d'un tristement banal accident domestique, et elle réapprend à exister sans lui à ses côtés.

   Dans leur maison qui menace de s'écrouler, et qu'elle va devoir vendre pour rembourser ses innombrables dettes, Henriette est rejointe par sa fille. Brillante chirurgienne orthopédique, celle-ci vient de se séparer de son mari, éternel adolescent, à l'esprit perpétuellement embrumé par le cannabis. Cette séparation à l'essai est douloureuse. Oona revient dans le giron maternel alors qu'elle a quarante ans. La situation lui semble difficile à gérer. Redevenir proche de sa mère alors même que sa fille Lydia, adolescente de quinze ans, s'éloigne d'elle à une vitesse vertigineuse, est-ce vraiment une bonne idée ?

   Lydia a absolument voulu intégrer un internat d'excellence, où elle ne parvient pas à s'intégrer. Il y a bien ce garçon, Charlie Perlmutter, qui l'apprécie. Seulement, il est très insistant. Il voudrait brûler certaines étapes et Lydia n'est pas prête. Lui expédier une photo d'elle les seins nus ? Elle s'y refuse mais ne peut s'empêcher d'en prendre une, histoire de "se rassurer "sur sa capacité à séduire, sur sa beauté naissante, sur son image. Charlie Perlmutter n'attend pas qu'elle se décide à lui expédier ce cliché, qu'elle aurait d'ailleurs certainement gardé pour elle. Il pirate son portable et la photo devient virale. A des dizaines d'années de différence, Lydia expérimente ce que sa grand-mère a traversé : une surexposition en lien avec le corps féminin et la sexualité.

   Ces trois destins se croisent, se mêlent, s'éclairent les uns des autres. Résolument contemporain, Stuart Nadler brosse avec talent et un humour parfois salvateur la difficulté à être pleinement femme, dans un monde où les relations entre les sexes ont beaucoup évolué.

Merci à Babélio et aux éditions Albin Michel 

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25 mars 2017

Quart de frère Quart de soeur (tome 1) de Sophie Adriansen

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   Ce livre est un petit bijou dans un très bel écrin. Avant de vous parler de l'histoire, j'ai envie de m'attarder sur la couverture et la quatrième de couverture. Les deux personnages principaux y apparaissent sous le crayon de Maureen Poignonec. Le trait est moderne tout en gardant la tendresse et la rondeur de l'enfance. Les couleurs délicates, posées sur un blanc pur, le titre avec ses rayons de soleil et sa goutte d'eau donnent envie de rentrer dans l'univers de Viviane et Arthur, tous deux élèves de CM2. La quatrième de couverture nous en livre un peu plus sur leur famille respective. En quelques mots, en quelques traits, le décor est planté. Sophie Adriansen nous a concocté un série sur une famille d'aujourd'hui, qui tente le pari d'allier la blancheur des "métros" au caramel des Antilles.

   En cette rentrée de septembre, Arthur Pichet est serein. Il entend profiter de sa dernière année à l'école primaire avant la Sixième et les tracas de la pré-adolescence. Tout est quasi à l'identique : Tisane, le lapin de la classe, tient la forme, lui-même, élève le plus cool depuis le CP, pense que son rallye mathématique va encore une fois soulever d'enthousiasme son fan-club. Rien ne devrait bouleverser l'ordre des choses. Et c'est parfait pour notre garçonnet, qui ressemble déjà dans sa tête à un pépère en chaussons. La vie, par nature imprévisible, lui réserve une surprise de taille : l'arrivée d'une nouvelle. Et quelle nouvelle ! Viviane est un concentré de couleurs et de bonne humeur. Pour son premier jour d'école, elle arbore une robe couverte d'ananas jaunes et orange, des perroquets aux oreilles et 24 couettes attachées avec des élastiques colorés. Arthur frise le collapsus, tant d'exotisme lui paraît de mauvais goût. Le reste de la classe n'a pas l'air de son avis, bien content de cette "bouffée" d'ailleurs qui les entraîne vers une région de France à des milliers de kilomètres de leur ville. 

   L'auteure donne tour à tour la parole à Arthur et à Viviane. Dès le début du roman, ils se disputent pour le leadership de la classe. Viviane veut "chatouiller" ces métros frileux, se faire sa place dans la classe (et tant qu'à faire voler la première place à ce garçon qui n'a de cool que le titre). La guerre est vraiment déclarée quand elle réussit à imposer son idée de "journal des métiers"comme projet phare de l'année. Exit le rallye mathématique, les enfants réaliseront des interview de parents sur leurs activités professionnelles. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, l'affrontement feutré va tourner à la bataille rangée. Et Arthur et Viviane ne peuvent attendre aucun secours de leur parent respectif. La mère du premier semble trouver à son goût le père de la deuxième. Hors de question que leur "adulte" solo se retrouve une moitié d'orange...

   L'histoire semble couler de source, évoquant les problèmes des familles qui se recomposent avec simplicité et naturel. Les illustrations épousent le récit et nous offrent des moments suspendus, arrêté par la douceur et l'humour qui se dégagent du dessin. Vivement le tome 2 de cette saga qui nous montre que le soleil et la glace peuvent être complémentaires. Quart de frère quart de soeur est une vraie réussite !

Un GRAND merci aux éditions Slalom (et à l'opération Masse critique de Babélio)

Psst : Leur site est très sympathique et le catalogue offre plein d'autres petits bijoux

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20 mars 2017

Atelier n°67

 

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Fred Hedin.

 

" Tu manges au self à midi ?"  J'ai répondu par la négative à ma collègue Sylvie.Depuis septembre, j'avais repris le goût des repas à la cantine, des discussions boulot et météo. Rien de transcendant, juste le plaisir d'échanger avec des adultes. Depuis septembre et mon retour au travail après sept années de congés, je me sentais revivre. C'est difficile à expliquer mais c'était pour moi comme un "shoot" de normalité. Mon job dans un bureau pouvait paraître routinier, même ennuyeux à certains. Moi, j'éprouvais une sorte d'ivresse le matin quand je me levais pour aller travailler.

C'est fini. La maîtresse de Lucas m'a laissé un sms sur mon portable. Elle veut me voir à la sortie de l'école. Dans le bâtiment vidé par la pause de midi, j'écoute le silence. Quand nous retrouverons, Lucas et moi, nos tête-à-tête à la maison, le silence n'existera plus, remplacé par son étrange langage. Soupirs et cris, gémissements et rires que je m'efforcerai toujours de décoder.

Qu'a-t-il fait ? Bousculer un autre élève, pousser des hurlements, recracher son repas à la tête de son AVS. Je n'aurais pas dû me laisser aller à l'espoir. Lucas n'a pas sa place à l'école, j'ai tort de m'acharner. Pourtant ces derniers mois, tout semblait rouler. La maîtresse de Moyenne Section avait accepté mon grand de presque six ans et demi. Elle était même parvenue à établir un contact avec mon enfant culbuto. A la moindre contrariété, il se balance d'avant en arrière et chantonne pour se rassurer. Son AVS, Simone, une solide quinquagénaire, le surveillait comme le lait sur le feu. Et moi de dire à Pierre : "Tu vois qu'elle marche la méthode ABA  !" Lui souhaitait que Lucas intègre un centre spécialisé. Il est persuadé que notre fils y ferait des progrès. Je n'arrive pas à me faire à l'idée que mon bébé ne rentrerait que le week-end à la maison.

Il est 12h45. La maîtresse doit être disponible. Je ne peux pas attendre ce soir pour savoir. Je veux me préparer à l'avance, répéter les mots déjà tellement ressassés : "Merci. Je sais que vous avez fait votre possible. Je comprends que vous ne puissiez pas garder Lucas." Je ferai ma bravache, je ne pleurerai que cachée dans le fond de notre jardin.

Bonjour,
Votre sms m'inquiète. Auriez-vous la gentillesse de me préciser le motif de notre rdv ?
Cordialement
La maman de Lucas

Le message est envoyé. J'espère avoir une réponse avant le retour des collègues. Je vois apparaître le mot MMS sur mon Smartphone. Une photo apparaît peu à peu : une maison pimpante sous un beau ciel bleu. Sous le dessin, Mme Rémond a écrit : Lucas, comme les autres enfants, a dessiné l'école ce matin. Je crois qu'il veut nous faire comprendre que notre maternelle lui plaît bien. A ce soir.

Je serre le téléphone contre mon coeur. Il bat comme un fou pour mon étrange et merveilleux garçon. 

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16 mars 2017

" Là où tu iras, j'irai" de Marie Vareille

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  " Fruitinette" de Marie Vareille


   Je précise d'emblée que mon article n'est pas sponsorisé par Lutti et que le vile rumeur, selon laquelle, ils m'ont promis mon poids en bonbons n'est que pure calomnie. Je viens de terminer le roman de Marie Vareille et je n'hésite pas à le comparer à une fruitinette de chez Lutti. Je suis certaine que vous connaissez ce bonbon aux fruits.Son enrobage sucré cache un coeur mou aux saveurs nettement plus acidulées. De la même manière, "Là où tu iras, j'irai" est une comédie qui file bon train mais aborde aussi des thèmes comme le mal-être adolescent ou l'éclatement des familles après un deuil.
 

   Isabelle, trente-deux ans, est caissière au Mac-Do en attendant de décrocher le rôle qui la révèlera au grand public. A 16 ans, un film l'a mise dans la lumière et depuis elle court après un succès qui, comme le bonheur de Christophe Maé, est difficile à (re)trouver.En couple avec Quentin, modèle d'équilibre et de patience, elle continue à ne pas reboucher les tubes de dentifrice, à faire les fêtes et surtout à ne pas se préoccuper du lendemain. Ils partagent la même couette depuis quelques années sans que rien ne les lie, si ce n'est le plaisir d'être ensemble. Seulement voilà, Quentin l'invite au restaurant et dégaine un écrin en velours bleu marine. Panique à bord ! Isabelle, qui vient tout juste d'adopter Woody Allen, un chihuahua au "physique ingrat" ne se sent pas prête pour une existence rangée : mariage, maison et "lardons".

   C'est à ce tournant de son existence que surgit Adriana, une ado en pleine révolte contre sa famille. Elle est la fille du célèbre réalisateur,Jan Kozlowski , celui-là même qui a refusé, 15 ans auparavant, à Isabelle le film susceptible de lancer sa carrière. Adriana lui propose un projet "machiavélique" : remplacer leur nounou pendant les vacances d'été et en profiter pour séduire leur père, prêt à se fiancer avec une certaine Colombe. La jeune fille semble refuser que quiconque prenne la place de sa mère, dont le suicide a brisé leur famille. Sa soeur Zoé est devenue une "geek" rondouillarde et son frère Nicolas s'est muré dans le silence. Isabelle ressemble beaucoup à sa mère décédée, son père ne pourra que se laisser charmer.

   Notre héroïne accepte ce "deal" moralement douteux pour renflouer son compte en banque dans la zone rouge et se venger du réalisateur. Direction l'Italie, plus précisément Milan, où l'attendent bien évidemment de nombreuses surprises. 

   Le roman de Marie Vareille compte ce qu'il faut de copains "à la vie, à la mort", de Spritz au bord de la piscine, de Vespa orange et de jolie robe rouge. Il nous parle aussi, au détour d'une phrase ou d'un paragraphe, de résilience et d'acceptation de l'autre avec ses blessures et ses différences.

                                                                 Là où tu iras, j'irai, Marie Vareille, Editions Mazarine

Lu en numérique via Netgalley

 

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13 mars 2017

Atelier n°66

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. il s'inspire d'une photo de Emma jane Browne.

  Pardonnez-moi, Seigneur, pour mes péchés. Depuis plus d'un mois, je fais un détour tous les soirs par la pâtisserie "Le palais sucré" avant de rentrer à l'appartement. Je me faufile subrepticement jusqu'à notre chambre pour dissimuler, dans mon tiroir à sous-vêtements, macarons vanille et financiers pistache. La cachette est tellement improbable que je doute que Mélanie, mon épouse, la découvre un jour. Je suis un homme à bout...

   Gourmandise et mensonge, je suis devenu un pécheur, Seigneur ! Il en va de ma survie. J'ai cinquante-trois ans et Mélanie me gronde à table comme si j'étais encore un enfant : " Gérard, tu me finis ton taboulé aux graines germées sinon tu n'auras pas de dessert. Ce serait dommage de te priver de la délicieuse crème au soja que j'ai préparée." Les repas sont devenus un enfer, le mot n'est pas trop fort, croyez-moi ! Mélanie a rejoint il y a cinq semaines une secte diabolique qui camoufle ses noirs desseins sous un nom en apparence anodin : "Mangez bien, mangez sain". Les fidèles se réunissent le mardi et le jeudi et échangent des recettes, des adresses d'officines bio et des conseils pour convertir leur proches. Mon épouse, fidèle parmi les fidèles, voue un culte au tofu : pain au tofu, lasagnes au tofu, MOUSSE AU CHOCOLAT au tofu... 

   Je souffre à chaque bouchée, m'efforçant d'être aussi brave que Socrate buvant sa cigüe. Seulement, pendant que Mélanie suit le journal de 20h, je me glisse jusqu'à notre chambre, m'approvisionne en petits gâteaux et m'enferme dans les toilettes pour les manger. J'ai conscience du ridicule de la situation. Je devrais être plus ferme et hausser le ton : " Le tofu, j'en ai ras le c*l !" mais je suis lâche. J'attends avec impatience le week-end. Julien et Aurore, nos deux grands enfants, quittent leur studio à la résidence universitaire et regagnent la maison. D'habitude ils pouvaient profiter de la machine à laver et de plats roboratifs et reconstituants.  Maintenant,eux aussi sont soumis au régime healthy ! Ils reviennent toujours pour les lessives et, grâce leur soit rendue, ils n'oublient pas leur vieux père lors de leurs expéditions au Mac Do.

   Seigneur, j'implore votre secours ! Ne pourriez-vous pas suggérer à Mélanie  une nouvelle croisade ? Je me convertirais volontiers à la marche nordique, au yoga ayurvédique, voire même à la méditation bouddhique. Tout, j'accepterais tout, pourvu qu'il n'y ait plus jamais de tofu !

 

* Aucun morceau de tofu n'a été maltraité durant l'écriture de ce texte

  

 

 

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09 mars 2017

La révolution en chaussons

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   A ma grande surprise,l'auteur de ce roman est né en 1985. Le style délicieusement suranné, émaillé d'expressions pittoresques, m'avait fait imaginer un "Louis-Henri de La Rochefoucauld" en vieil homme portant beau, une sorte de clone de Jean D'Ormesson. Notre écrivain serait-il comme son anti-héros, François de Rupignac, un homme âgé avant l'heure, amateur de petites laines, de feux de cheminée et de tisane à la camomille ? Je pense plutôt qu'il est doué d'un sens de l'observation extrêmement affûté, doublé d'une colossale mémoire.

   L'écrivain nous invite, faubourg Saint-Germain, où de nombreux aristocrates, pour la plupart décatis, exècrent l'époque contemporaine en des termes d'une verdeur croquignolette, regrettant leur splendeur passée. Ils font figure d'anachronismes vivants. François de Rupignac est le dernier d'une très noble lignée et ne souhaite en aucun cas prouver sa bravoure sur les champs de bataille. Il prèfère la "révolution en tweed". La création du club des vieux garçons sera le fer de lance de celle-ci. Outre l'organisation de soirées où les "hurluberlus", contempteurs de notre époque productiviste, se saoulent au champagne, François et son ami Pierre mettent sur pied des expéditions punitives contre les "gendelettres" et les politiciens dont les écrits sont d'un vide abyssal. 

   Pour moi, le passage le plus drôle de ce roman est le châtiment bien mérité de Pierre-Alain Précieux, "éternelle figure du gendelettre bouffi de lui-même qui hante le milieu littéraire faute d'être habité par la littérature". François et Pierre entreprennent de dégonfler cette prétentieuse baudruche de façon potache mais efficace.

   Les années passent et François vieillit. Il devrait être heureux d'aborder les rivages de la trentaine, lui qui rêvait de foyer-logement plutôt que de carrière à la City. Les années passent et il se dit qu'il est peut-être passé à côté de sa vie, dilapidant  ses heures comme son argent. Son comportement "fin de race" (l'expression, ici, n'est pas péjorative) n'est-elle pas une impasse ? L'auteur, dans sa grande mansuétude, va opportunément placer sur sa route une jeune fille "avec un accent belge à décoller les moules de leur coquille".

   Louis-Henri de La Rochefoucauld fait revivre, le temps d'un roman, un monde sur le déclin. Son personnage, attachant et horripilant ( "attachiant" pour tout dire ) est l'héritier de traditions, d'un art de vivre qui n'ont quasiment plus cours. L'humour est son arme pour dynamiter une époque où il ne trouve pas sa place. L'amour sera peut-être plus efficace...

Une lecture plaisante malgré quelques longueurs

Lu en numérique via Netgalley

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21 février 2017

Un roman primesautier !

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   Paul Vacca ressuscite Eugène Sue pour le plus grand plaisir du lecteur. Son admiration pour l'auteur des" Mystères de Paris" ne tourne pas au panégyrique mais prend la forme d'un récit qui allie drôlerie et érudition. Nous voilà plongé "in media res" : Eugène Sue, jeune dandy fortuné, déguisé en peintre en bâtiment, quitte les beaux quartiers de la capitale pour en explorer les bas-fonds. Minute papillon ! Nous n'en saurons pas plus pour l'instant. A la manière des feuilletonistes en vogue au XIXème siècle, Paul Vacca interrompt l'action par un frustrant " Mais n'anticipons pas !"

   L'écrivain nous ramène à "Dandyland" où le "Beau Sue", jeune homme primesautier, dilapide l'argent paternel en habits extravagants, repas fins et fêtes si possible galantes. Son père, un éminent professeur en médecine, se désespère devant la désinvolture de sa progéniture ! Marie-Joseph (Eugène sera son prénom de plume) vit au jour le jour et ne prend aucunement au sérieux ses études de médecine. Pour s'éviter d'assister aux cours, il va même jusqu'à se payer une doublure pour passer les examens à sa place. Vivre l'occupe suffisamment ! Les scrupules n'étouffent pas Eugène, qui en vient à écrire une pièce de théâtre pour souffler sa maîtresse à un riche député et se moquer de celui-ci sans même qu'il s'en rende compte. Double plaisir pour le sacripant ! Tout à fait par hasard, il rencontre peu après le succès de cet impromptu, un "dénicheur" de feuilletonistes. Le roman-feuilleton est en plein essor. Il augmente les tirages des journaux en maintenant le lecteur en haleine par le devenu cultissime "La suite à demain". Cette production au jour le jour convient à Eugène Sue, à son tempérament vif argent, à sa fantaisie qui trouve à s'exprimer à travers des intrigues tarabiscotées, de l'exotisme en veux-tu, en voilà, des bagarres viriles et des scènes un tantinet osées. Il a bien conscience de ne pas écrire l'oeuvre du siècle. Peu importe ! Il s'amuse et joue avec les mots avec la même insouciance qu'il mène son existence. 

   Paul Vacca nous met dans les pas de ce jeune chien fou, qui entreprend l'espace d'une soirée de devenir socialiste avant de se raviser et de partir à la conquête du faubourg Saint-Germain. Avoir de la suite dans les idées n'apparaît pas être la priorité du feuilletoniste. Une femme, Olympe de Castignan, va lui ouvrir les portes de cet univers très fermé. Mais comme un enfant trop gâté, il finira pas se lasser et partira à la découverte d'un autre Paris, celui des quartiers malfamés.

   Ce roman nous montre une ville constituée "d'îlots" qui s'ignorent complètement. Eugène Sue les visite, comme le ferait un voyageur en terre étrangère. C'est ainsi qu'il en vient à l'écriture des "Mystères de Paris", où il décrit ce que les lecteurs "raffinés" appelleront les égouts de la capitale. C'est dans cette "fange" qu'il trouvera son ange, Fleur-de-Marie !

   Au-delà de l'histoire en elle-même, riche en péripéties drolatiques, Paul Vacca joue avec les codes d'écriture des feuilletonistes. Il a l'adjectif généreux, le style parfois fleur bleue, les facéties langagières nombreuses. Il ponctue son récit d'allusions à notre époque et si le ton est toujours léger, le propos, lui, est parfois plus grave.

   J'ai adoré ce roman primesautier. Que l'auteur en soit dûment remercié !

   

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02 février 2017

Et si l'Amérique ne faisait plus rêver ...

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  Le titre de ma chronique pourrait le laisser supposer mais non ...  Donald Trump n'apparaît pas dans le roman de Paula McGrath. En revanche, de nombreux personnages se frottent à des époques différentes au rêve américain.Ils s'y frottent et s'y blessent. Certains évoqueront un récit décousu, une trame un peu lâche. Je le "confesse", le roman choral où les liens entre personnages sont subtils, voire sous-entendus, est mon péché mignon. J'aime être une lectrice active, à l'affût des indices, parfois ténus,qui font avancer l'histoire. La construction de ce livre m'a donc beaucoup plu.

   Dans Génération, le personnage central me semble être l'Amérique, ardemment désirée et finalement décevante.
Dans les années 60, une jeune Irlandais retourne au pays le temps d'une " veillée américaine". Il partage l'exaltation et la tristesse de ceux qui quittent leur "île émeraude" pour cet "Ailleurs" supposé meilleur. C'est ainsi qu'il se retrouve, pendant quatre ans, près de Chicago, à descendre dans la mine chaque matin. Il économise pour expédier de l'argent en Irlande et pour acheter une ferme. Il ignore que sa petite-fille partira sur ses traces en 2027 et trouvera son nom dans la Liste des Mineurs au musée d'Elliot Lake.

   Sans transition apparente, nous découvrons Joe, un quarantenaire, agriculteur bio, fumeur de cannabis, sale comme un peigne mais dont la beauté brute peut plaire.Nous sommes en 2010,  à l'ère de Skype et du woofing. Il se cherche de la compagnie féminine par Internet et séduit à distance Aine, fraîchement divorcée, que son emploi de bureau ennuie. Joe et sa ferme dans l'Illinois la séduisent, ils incarnent le changement, l'espoir d'une vie plus palpitante. Aine, qui est la fille de notre mineur, va quitter l'Irlande pour tenter sa chance. Elle débarque avec Daisy, sa fillette de cinq ans pour six semaines. Le temps d'un été, elle veut vérifier qu'une autre existence est possible. Son rêve va -t-il résister à la réalité ? Aura-t-elle plus de chance que son père ?

Carlos, un ouvrier mexicain de la ferme de Joe, lui, sait depuis longtemps que l'Amérique donne peu et prend beaucoup. Elle lui a pris son neveu Antonio, lors d'un passage illégal de frontière. Elle lui a volé l'enfance de ses filles qu'il n'a pas vues grandir. Elle lui donne un maigre salaire et de trop nombreuses soirées en solitaire. Il ne vient pas de la verte Irlande mais n'en est pas moins un exilé.

Des exilés, le roman de Paula McGrath en compte beaucoup d'autres, comme Judy l'Allemande,ou Makiko, la Japonaise. Tous ne quittent pas leur pays pour les mêmes raisons.Mais ils ont au moins deux points communs : la désillusion et la nostalgie. Pour l'auteure, l'Amérique est un mirage, une belle image, une pépite qui ne serait qu'un vulgaire caillou recouvert de peinture jaune.

Livre reçu lors de l'opération Masse Critique de Babélio

Posté par Albertine22 à 00:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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