26 septembre 2016

Atelier n°54

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Leiloona herserf.

 

   Eléonore de Coatarmor avait fait de la nostalgie sa marque de fabrique, d'aucuns diraient son fond de commerce. Ses héroïnes au charme évanescent étaient toujours gênées aux entournures par un présent trop étriqué et se tournaient vers un passé à l'éclat délicatement satiné. Ses ventes explosaient tous les records et les éditions Le temps d'Avant déroulaient le tapis rouge pour leur auteure vedette. Son roman, Klervie ou la tentation de Ouessant, s'était vendu à  520 000 exemplaires, la traduction en japonais était en cours. La main d'Eléonore était assurée pour la modique somme d'un million d'euros. François Busnel pourtant ne l'avait jamais invitée à La Grande Librairie, avec raison d'ailleurs. La prose de l'aristocrate bretonne réussissait l'exploit d'être sur la ligne de crête entre Barbara Cartland et Alain Decaux.

   EDC, pour les médias, dédicaçait à longueur d'année, passant indifféremment de la bibliothèque de Saint-Sulpice-Les-Champs au coeur de la Creuse à la foire du livre de Francfort. Sa longue silhouette, toujours vêtue de rouge, et ses immenses yeux noirs ne laissaient aucun lecteur insensible. Elle fascinait les foules, icone vintage d'une société qui cherchait dans ses histoires un refuge à la brutalité contemporaine. Eléonore fascinait et intriguait. Personne, pas même sa directrice de collection, ne pouvait se targuer de connaître ses pensées. Elle cultivait son image et dissimulait son âme.

   Un hagiographe consciencieux aurait remarqué que cette Bretonne n'était pas retournée dans sa région depuis plus de vingt-cinq ans. EDC était toujours excusée, retardée, grippée, empêchée quand il s'agissait de se rendre au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo ou au salon du livre de Vannes. La toile de fond de ses romans était pourtant toujours la même : une Bretagne sublimée, aux couleurs de genêts et de flots déchaînés. 

   Toile de fond ou écran de fumée ? Eléonore ne reviendrait pas en Bretagne. Retourner sur ses pas, retrouver le château familial et sa sinistre tourelle, jamais ! Enfant, elle avait attendu à la fenêtre, comme la femme de Barbe-Bleue que sa soeur Anne voit quelqu'un venir. Elle s'adossait souvent au pilastre, camouflant ainsi la tête sculptée à l'air affligé. La pierre, elle-même, semblait compatir à son sort. EDC ignore qu'aujourd'hui le château est en ruine et que la tourelle n'est plus habitée que par les araignées. Eléonore de Coatarmeur enfouissait, page après page, livre après livre, ses anciennes plaies. 

   

   

   

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17 septembre 2016

Ne boudez pas votre plaisir ...

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  Ce roman de Wally Lamb est une papillote de Noël avant l'heure, un roman pochette- surprise plein de rires, d'amour, de naïveté et de nostalgie. Félix Funicello, le narrateur, âgé de dix ans à la rentrée scolaire 1964, est un garçon, tout petit par la taille mais grand par son esprit malicieux. Esprit malicieux, qui le confessera-t-il, devenu adulte, amènera soeur Dymphna, leur enseignante, à " partir en vrille" . En CM2, à Saint-Louis de Gonzague, les élèves de la bourgade de New London dans le Connecticut doivent supporter cette religieuse bi-polaire et ses périodes de dépression. Lors de celles-ci, elle chouine au fond de la salle laissant sa classe devant un film édifiant. Félix et son comparse Lonny (le plus âgé et le plus déluré  des CM2) interrompent par un jet malencontreux de boulette la sieste d'une paisible chauve-souris. Le malheureux chiroptère quitte sa retraite et s'envole. Sa silhouette en surimpression sur l'écran coupe alors en deux le visage du héros, Marcelin, un orphelin dévot recueilli par des moines. Cette vision fait vaciller la raison de soeur Dymphna, qui se planque sous son bureau pour échapper à cette apparition "satanique". C'est ainsi qu'au mois d'octobre 1964, une institutrice laïque est recrutée pour assurer le remplacement de la religieuse, contrainte au repos. Commencent alors les trois mois les plus marquants de l'enfance de Félix, avec pour point culminant la fête de Noël, fête qui restera dans les annales de la ville comme un chef-d'oeuvre d'amateurisme et de loufoquerie.

  Trois mois d'immersion dans une classe de CM2 au coeur des sixties, quel bonheur ! Félix Funicello nous raconte, avec la spontanéité de son âge, l'arrivée de Mme Marguerite Irène Dubois Fréchette, fraîchement débarquée du Québec. Cette jeune enseignante à l'allure un peu crâne aura bien besoin de son aide pour affronter l'odieuse Rosalie Twerski, première de la classe, sournoise et tyrannique, fille faussement dévote d'un gros commerçant de la ville. Elle pourra compter sur lui pour arbitrer la bataille pour le leadership née après l'arrivée de Evgueniya Vladimirovna dans la classe. La nouvelle, très certainement communiste et athée selon Rosalie, a des atouts auxquels les garçons sont sensibles. Elle a treize ans, un corps déjà formé, un vrai talent au "bisebol" et un vocabulaire imagé. Qui de Rosalie ou d'Evgueniya sera Marie, dans un des tableaux vivants prévus par Mme Fréchette pour la fête de Noël ?

  Trois mois au sein d'une famille italienne où Félix, le benjamin, fait figure de mascotte. Ses parents tiennent le buffet de la gare routière et voient défiler au comptoir une bonne partie de la ville. Ses deux soeurs, Simone et Frances, lycéennes, appartiennent pour lui à un monde mystérieux, celui de l'adolescence. Félix, petit dernier extrêmement couvé, arrive à l'âge où l'on s'interroge sur les roses et les choux, les petites graines et le french kiss. Il sollicite son père pour en savoir un peu plus sur ce domaine qui passionne nombre de ses camarades. Les réponses allusives et approximatives du papa bien embêté mettront Félix dans des situations délicates où sa naïveté lui jouera des tours. Il est à un tournant de son existence, encore enfant mais déjà désireux de connaître ses premiers émois amoureux.

  Trois mois en 1964, c'est une plongée dans une Amérique où Cassius Clay est champion du monde des poids lourds, où les Beatles deviennent célèbres, où la mère de Félix est en finale du concours de cuisine Pillbury avec passage à la télé à la clé. Pendant cette période, notre narrateur vit des aventures "fantastiques" , son premier film d'horreur au cinéma, son rôle pour le moins inattendu dans le tableau sur la Nativité, sa rencontre avec une cousine de son père, devenue célèbre. 

   Wally Lamb nous invite à délaisser pour un temps nos costumes d'adultes et à retrouver la gaieté et l'insouciance de l'enfance. C'est gentiment irrévérencieux et joyeux, une vraie une lecture-bonheur...

Ne boudez pas votre plaisir !

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15 septembre 2016

Un livre-témoignage

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   Anaïs Llobet, journaliste à l'A-F-P était présente aux Philippines lorsque le typhon Haiyan, qualifié de plus puissant de l'histoire, a semé la désolation sur son passage. Ce premier roman emprunte très certainement de nombreux éléments au vécu de l'auteure. Le personnage principal, Madel, est la présentatrice française de Phil24. Elle vit à Manille mais se trouve à Tacloban au moment où les vents vont se déchaîner. Elle passe quelques jours chez son nouvel amoureux, Jan, un chirurgien esthétique, qui possède la plus belle maison de cette petite bourgade. Peu familière des tempêtes tropicales, elle pense être relativement en sécurité dans cette demeure, bien plus solide que la plupart des constructions de la capitale de l'île de Leyte.

   Cloîtrée dans la maison, elle attend le typhon appelé Yolanda  par les Philippines. Madel s'apprête comme les autochtones à découvrir après le passage de celui-ci  de nombreux dégâts. Elle écoute la radio comme pratiquement tous les habitants et sent la panique derrière l'expression  Storm surge employée soudain par les animateurs. Le typhon va être accompagné d'une "onde de tempête", l'équivalent d'un tsunami mais faute d'une traduction appropriée, le danger n'est pas clairement identifiée. La vague dévastatrice va prendre au piège tout ceux qui n'ont pas fui vers les hauteurs. Jan quitte la maison alors même que la tempête a commencé, réveillé par les cris des cochons. Il sort vérifier leur état, la laissant en compagnie de Lally, la domestique et d'un petit voisin Rodjun, âgé d'à peu près trois ans.

    Brutalement, les flots envahissent la maison, poussés par des vents mugissants. Madel "sombre "et quand elle reprend ses esprits, se retrouve perchée sur une commode de la chambre où tous avaient cherché refuge. Sur le lit Lally gît, noyée. Elle se souvient alors qu'elle a lâché les mains de Rodjun et que la vague l'a emporté. Ce typhon accompagné d'un tsunami a quasi rayé Tacloban de la carte. Madel fait partie des survivants et va nous raconter "l'après" dans une ville dévastée : ses tentatives pour retrouver Jan et Rodjun, ses rencontres avec d'autres survivants (capitaine des pompiers, fonctionnaire chargée de recenser les décès, médecin de ville se transformant en urgentiste...), ses reportages en binôme avec Irène, qui tient la caméra, pour faire prendre conscience au monde de l'ampleur de la catastrophe, son retour à Manille, à jamais hantée par ceux que l'océan lui a volés.

   Le style de ce roman, simple et percutant, tient beaucoup de l'écriture journalistique. Les phrases sont courtes, le système de temps (présent/passé composé) efficace.Ce choix maintient parfois le lecteur un peu à distance. Il n'empêche que nous devinons, en arrière-plan, une urgence, un besoin de mettre par écrit des événements tragiques auxquels, malgré tout, il faut survivre. 

   Ecrire devient le moyen de témoigner, de décrire "l'indescriptible", d'alerter aussi sur les dangers du réchauffement climatique qui crée des phénomènes météorologiques de cette ampleur.

Un livre fort des "68 premières fois"

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11 septembre 2016

Les dentelles d'un moucharabieh ...

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   Dans un Orient de légende se déroule une histoire universelle, une affrontement fratricide pour le pouvoir. Marie Barthelet, dans une interview à la librairie Mollat, précise que son roman est une variation de l'épisode biblique entre Pharaon et Moïse. Ces deux personnages, comme les deux protagonistes de l'Exode, sont frères de lait. Dans un pays décrit par petites touches impressionnistes, le désert, un fleuve, un palais au jardin luxuriant, des salons où s'alanguir, des plats au goût de miel et de sucre, règne un homme. L'auteure va nous faire entendre sa voix, la voix de celui qui gouverne.

   Les premières pages sont saisissantes. Dans l'enceinte du palais, le naja du Chef d'état s'apprête à livrer un nouveau combat sur le sable de l'arène. S'avance alors le frère adoptif du personnage principal, disparu depuis dix ans. Son bras est armé, armé d'un panier abritant un serpent combattant. Il n'est pas revenu pour faire la paix mais pour déclarer la guerre. Le chef d'état accepte ce duel, ce coup de canif dans sa toute puissance et le combat tourne en la faveur du serpent du frère réapparu. Il s'agit du premier acte de la tragédie que va connaître le pays. Le frère est revenu pour affirmer le droit de son peuple à exister pleinement. Il appartient à la minorité des hilotes, opprimée depuis leur tentative de coup d'état du temps du grand-père des deux frères. Son adoption devait montrer à la société que le pouvoir leur avait pardonné mais dans les faits, ils continuaient à être discriminés.

   Oubliée l'ancienne complicité, l'enfance et l'adolescence vécues côte à côte, l'aîné devenu paria veut en découdre avec son cadet qui a pris la tête du pays. Tous les coups sont permis pour faire vaciller le pouvoir, les calamités s'enchaînent, sapant peu à peu la confiance que le peuple a en son dirigeant. Il faudrait que le petit frère prenne des mesures contre le grand frère mais l'amour brouille son discernement. L'amour, ici, n'est pas compatible avec la raison d'état. "Celui-là est mon frère" explore la relation intime née entre ces deux hommes, voulue par le père du chef d'état pour favoriser la paix, mais qui n'amène finalement que frustration et désolation.

   Les mots de Marie Barthelet sont rares, choisis, toujours judicieux. Ils épousent les soubresauts de l'âme du Chef d'état, brossent le tableau d'un pays sombrant dans le chaos, délivrent le récit cruel d'un amour perdu. Intemporel ou terriblement actuel, ce conte nous rappelle toutes les luttes pour l'obtention du pouvoir. Tout est dit en peu de mots dans cette histoire ciselée comme les dentelles d'un moucharabieh.

Un coup de coeur

Un roman des "68 premières fois"

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08 septembre 2016

"L'appel de la forêt"

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Pour entrer dans ce roman, il faut suivre les pas du narrateur, accepter de lâcher prise, de ne plus obéir à la rationalité mais à l'instinct. Le personnage principal, un homme dans la quarantaine, vient de perdre sa mère, Jacqueline. Elle s'est éteinte dans son "manoir" au coeur d'une forêt reçue en héritage. Depuis que cette forêt fait partie du patrimoine familial, cette famille a de la branche au sens propre comme au figuré. Dans leur sang coulent à la fois du sang bleu et de la sève. Le décès de sa mère bouleverse le narrateur qui reste dans la maison après le départ des autres femmes de sa vie : sa soeur, son épouse, sa fille. Il prend comme prétexte l'organisation de l'enterrement de sa mère, déjà incinérée, pour retarder son retour à la "civilisation". Sa tante le met en garde : S'il ne quitte pas très vite la forêt, elle va le retenir par ses rets végétaux et l'absorber.

Et c'est effectivement ce que raconte ce livre, l'envoûtement progressif d'une âme humaine par la forêt. Dans une langue admirablement maîtrisée, Jérôme Chantreau se fait le chantre (un nom comme une prédestination) des arbres,des essences enivrantes qui plongent le personnage dans une dépression particulière appelée le Béja. Cette "dépression", sorte de songe éveillé lui ouvre les portes d'autres "mondes". Cet état d'hypersensibilité lui permet d'entendre le bruissement des voix de ses ancêtres dans la maison et les pulsations telluriques dans la forêt. Il se laisse peu à peu glisser, happé par ses propres souvenirs mais aussi ceux de ses ancêtres.Des bribes de passé, des petits moments d'avant remontent à la surface, à la conscience et il les accueille avant d'entreprendre de les détruire. Effacer l'humain pour retrouver la vie "primitive". 

Cette vie "primitive", l'auteur la décrit avec un lyrisme admirable : faune et flore, ombre et lumière, vie et mort, intimement liées. Certains passages sont éblouissants, ils sont autant d'odes à la forêt, à une forêt secrète et "virgo intacta".

Ce livre a presque tout pour être un coup de coeur. Le début m'a charmée et puis mon attention s'est ensuite un peu relâchée. J'ai trouvé la structure narrative parfois trop explicite. J'aurais préféré que Jérôme Chantreau nous fasse confiance pour comprendre à demi-mots l'appel de la forêt auquel le narrateur ne peut que répondre.

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04 septembre 2016

Des mots jaillissent la lumière ...

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"Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut."

   Le début de "Fils du feu" m'a fait immédiatement pensé à la Genèse. Le narrateur, encore enfant, décrit la forge où son père travaille avec son ouvrier Jacky. Ces deux hommes, deux Hercule aux yeux du garçonnet, transforment la matière, créent des objets que leur naissance  dans un tourbillon de flammes et d'escarbilles anoblit. Les mots de Guy Foley sont  autant de flammèches échappées de ce creuset initial, de cette scène fondatrice. Ils décrivent le monde de la forge mais aussi l'univers du narrateur, un quartier populaire d'une petite ville de province. Les mots de Guy Foley ne sont pas ceux d'Emile Zola. Derrière le réalisme affleure toujours un souffle puissant, l'intime conviction que ce quotidien des années 50 ou 60 n'est qu'un voile qui dissimule des forces immémoriales. 

   La famille de Jérome vit modestement, dans une maison proche de la gare. La suie fascine l'enfant, cette neige étrange qui en retombant devient noire. Dans le quartier, ses parents ne sont pas les plus riches mais régalent leurs voisins avec leur duo de chanteurs d'opérette. Le narrateur grandit au fil des pages et les membres de sa famille sont autant de figures emblématiques : le Père, Vulcain moderne, la Mère, que la mort de Norbert, le petit dernier transforme en Mater Dolorosa, le Frère disparu, l'absent qui a emporté dans la tombe l'idée même du bonheur. On devine les forces qui oeuvrent en coulisse, depuis la nuit des temps, la Vie et la Mort dans leur éternel combat.

   Les mots de Guy Foley sont des émaux, nés dans le feu de l'écriture. Précieux, brillants, triviaux, violents, tendre ou cruels, des mots de ce roman jaillissent la lumière.

Un livre coup de coeur

 

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02 septembre 2016

Le vert paradis ...

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    Avant même d'aller découvrir l'avis d'autres lecteurs sur "Petit pays", j'ai envie de déverser mon émotion sur l'écran. Certaines histoires ne passent pas, ou peu, par le philtre de l'analyse critique, elles vont droit au coeur. Gaël Faye, dans ce livre où fiction et autobiographie sont intimement mêlées, nous ramène au Burundi en 1993. Il renoue avec son passé, avec le "vert paradis" de son enfance avant que son innocence ne soit fracassée par l'irruption de la violence dans l'impasse où il vit à Bujumbura.

   Le début du livre a la douceur du souvenir, la nostalgie joyeuse. Gaby, le narrateur, a dix ans. Lui et sa petite soeur Ana sont préoccupés par les relations conflictuelles entre leur père, français, et leur mère, rwandaise de l'etnie Tutsi. Ses soucis restent en arrière-plan, de même que tous les problèmes des adultes. Son quotidien, ce sont surtout les copains de l'impasse, les jumeaux, Armand et surtout Gino, le presque frère, depuis qu'ils ont mélangé leur sang. Ils ont établi leur quartier général dans l'épave d'un Combi Volkswagen, s'amusent dans la rivière Muha, volent au nez et à la barbe des habitants du quartier les mangues les plus juteuses des jardins. L'heure n'est pas encore au questionnement. A dix ans, peu importe qu'on soit blanc ou noir, hutu ou tutsi, riche ou pauvre. Chaque journée apporte son lot de petits bonheurs : une fête d'anniversaire, une bière au cabaret à écouter les conversations des adultes, un séjour au Rwanda chez Tante Eusébie et le plaisir de revoir les cousins, des lettres d'une correspondante française, un après midi piscine, véritable quintessence du bonheur de l'enfance. Ce "petit pays", délimité par les frontières du quartier, régi par des lois qui prévalent  uniquement chez les enfants,  va être détruit par l'embrasement du grand pays, Le Burundi. Le chaos s'installe après les élections de 1993, en même temps que le génocide Tutsi au Rwanda. Hutu et Tutsi s'affrontent aussi au Burundi.

   Son père s'efforcera longtemps de les tenir, écartés, lui et Ana, de la folie de hommes. Sa mère, elle, reviendra du Rwanda, brisée. L'esprit hanté par les fantômes de ses proches, morts dans des conditions atroces, elle passera du mutisme à un flot de paroles insoutenables pour des oreilles d'enfant. Le temps de l'innocence se termine, la situation oblige Gaby à prendre partie. Il a onze ans et vient de découvrir les livres et l'ivresse de la lecture grâce à sa voisine Mme Economopoulos.  Ses "copains" le ramènent à la réalité, ne lui permettant pas cette échappatoire dans la beauté des mots. Il a onze ans et avant de partir pour la France, il va commettre une action qui scellera la fin de son enfance.

Un très beau livre, porté par une langue qui sait se faire joyeuse, poétique ou tragique. Un hymne à l'innocence perdue, aux "petits pays" que la violence des hommes tue.

   

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31 août 2016

Il faut lire ce roman, hé !

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Magnifique couverture d'une subtile simplicité : un arrière-plan africain, un tissu traditionnel, et comme posés sur celui-ci des éléments symbolisant New-York. La trame du roman est bien suggérée par ce montage. Jende a quitté sa ville de Limbé au Cameroun pour faire fortune au Etats-Unis. Faire fortune n'est pas la formule exacte, il ne se rêve pas millionnaire. Il souhaite un travail pour subvenir au besoin de sa famille et surtout pour financer les études de ses enfants. Par l'intermédiaire de son cousin Winston, il obtient une place de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier à la Lehman Brothers. Nous sommes en 2007, juste avant la "chute" de cette institution financière et ses conséquences désastreuses.

Jende a quitté le Cameroun pour New-York, laissant derrière lui Neni, la femme qu'il aime et leur fils Liomi. Au bout de trois ans de galère, il est parvenu à les faire venir et son bonheur serait complet s'il obtenait ses papiers et la green card tant espérée. L'auteure Imbolo Mbue, elle-même originaire de Limbé et installée aux Etats-Unis, nous décrit l'Amérique au travers du regard de Jende et Neni. Ils aiment ce pays sans vraiment le comprendre, ils en observent les us et coutumes sans vraiment les partager, un pied aux Etats-Unis, un pied au pays.

Le personnage principal n'est pas seulement le chauffeur de M.Edwards mais aussi celui de sa femme et de leurs enfants. Il devient spectateur bien malgré lui des crises qui secoue le couple et se retrouve "instrumentalisé" tour à tour par son employeur et son épouse. Il subit par contrecoup l'effondrement de la Lehman Brothers et ne bénéficie pas comme son patron d'un parachute doré.

L'auteure nous dépeint deux familles, deux fonctionnements de couple, deux univers qui se déroulent en parallèle. Les passerelles sont rares entre ces deux mondes, rares et surtout fragiles. Dans ce roman, l'intégration est une belle utopie qui se laisse approcher pour ensuite vous filer entre les doigts.

Ce roman foisonnant bruisse de dialogues savoureux en pidgin ou en anglais mâtiné de tournures africaines. Il fleure bon les bananes plantains et les beignets puff-puff. Il nous parle d'exil, d'appartenance à un pays, à un culture, de rêve de vie meilleure mais aussi du prix à payer pour l'obtenir. La tristesse affleure souvent, partiellement masquée par un verbe haut en couleur, par des chants et des danses, par des rires qui éloignent pour un temps le malheur.

Neni vous dirait sans doute si elle pouvait s'adresser à vous, lecteurs : " Il faut lire ce roman, eh ! Oh, Papa God, vous ne le regretterez pas !"

 

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28 août 2016

Réflexe pavlovien ...

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   Au moment de commencer la rédaction de cet article, je me suis interrogée sur ma propension fâcheuse à "craquer" pour les quatrièmes de couverture avec le mot "chien". Dans le cas de ce roman, le chien est un carlin vieillissant qui répond au nom de Carmen. Aurais-je entamé la lecture des Perles noires de Jackie O. sans Carmen ? Probablement que non... Mais un autre élément aurait pu m'inciter à le faire, la mention d'un univers voisin d'Arto Paasilinna ( Arto ! I love you forever... Euh  en tout bien, tout honneur ! ) Récapitulons chien+ Arto = réflexe pavlovien = je dévore le bouquin. Et je me retrouve, fort marrie, quand le roman n'est pas à la hauteur de mes attentes.

   Gaby, une soixantenaire colombienne, vit à New-York. Vit ou plutôt survit. Son lot quotidien : enchaîner les ménages chez de riches particuliers et regagner ensuite son triste logis. La fortune semble pourtant lui sourire le jour où elle trouve dans la corbeille à papiers d'un de ses employeurs le brouillon d'une courte lettre. Sur ce brouillon se trouve le sésame pour une nouvelle vie : le code du coffre-fort. A l'intérieur, de l'argent, des lingots d'or et les perles noires de Jackie O semblent lui dire : "dérobez-nous" !

   Une vie entière d'honnêteté ne lui ayant procuré que misère et insécurité, Gaby plonge dans le crime avec quelques scrupules ( pour le coup vraiment minuscules) et surtout un sens de l'organisation impeccable. Son neveu, Frank, beau comme un Dieu, doit séduire son employeur, Irving Zuckerman, vieil inverti excentrique. L'objectif est que celui-ci l'invite chez lui, lui propose un White Russian, cocktail à base de lait, avant de passer aux "choses sérieuses" . Son neveu se gardera de le boire. Gaby aura au préalable versé du somnifère dans le lait. Une fois le papy endormi, Frank ouvrira le coffre et dérobera le magot.

   L'affaire étant de taille, Gaby recontacte Nando, un ancien caïd, reconverti dans la "filouterie" bas de gamme dans sa maison de retraite. De son côté, Frank recrute Biscotte, un collègue, un colosse noir qui plane à longueur de temps. Vous l'avez compris, Stéphane Carlier joue la carte de l'équipe de bras cassés. Rien à redire, d'ordinaire, j'ai beaucoup de tendresse pour les pieds nickelés.

   Bien évidemment, tout part rapidement en vrille ... Sur le papier, le pitch est attrayant mais le résultat est décevant . Des descriptions beaucoup trop nombreuses, des blagues faciles, voire vulgaires, ont eu raison de mon intérêt. J'ai apprécié certains passages, les moins vendeurs probablement. D'autres m'ont déplu tant le cynisme de certains personnages est glaçant et leurs propos à la limite de l'acceptable. A mon avis,  Les remarques de Franck sur les homosexuels frôlent souvent le carton rouge.

   Un seul personnage tire son épingle du jeu et tient toutes ses promesse, Carmen le carlin. S'il existait un "Adopte.com" des animaux de fiction, je me battrais pour obtenir sa garde.

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22 août 2016

On a enlevé le petit Jésus !

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  L'affaire est d'importance, le père Steiger et son sacristain Berk n'ont pas hésité à faire appel au service d'un détective privé. Depuis trois ans, le petit Jésus de la crèche paroissiale est enlevé peu après Noël. Les deux hommes veulent résoudre ce mystère, qui n'a rien de divin, et délèguent ce soin à notre personnage principal, un ancien gardien de square reconverti dans les enquêtes. A son tableau de chasse, un fait d'arme exceptionnel : avoir retrouvé la vieille tortue du jardin botanique de Chanville !

   Amateur de sensations fortes, ce roman n'est pas pour vous ! Maintenant, si vous aimez les sketches de Raymond Devos et les films de Buster Keaton, vous devriez prendre le plus grand plaisir à suivre l'avancée de cette enquête. Notre privé essaie de faire pour le mieux, muni de son carnet où il note consciencieusement le moindre renseignement. Il tenterait bien une filature (il connaît le modus operandi ) mais pour cela, il lui faudrait un suspect. Et point de suspect à l'horizon ! Fort bouché d'ailleurs l'horizon, dans tous les sens du terme. Notre héros, débarqué dans une ville de province enneigée, patauge. Son seul indice est une bouloche de laine bleue trouvée sur "la scène du crime". Les jours passent et l'auteur nous dévoile les minuscules avancées de notre "apprenti détective" : ses incursions au café du coin ou au salon de coiffure pour glaner des informations, la piste du gérant du Kebab (un grand taiseux que son silence rend suspect), la reconstitution de l'enlèvement. Chaque micro-détail de son quotidien devient important. Nous sommes tenus régulièrement au courant de l'état de son pied droit comprimé dans les bottines neuves achetées sur place. 

   Isolé dans cette ville inconnue, il téléphone chaque jour à sa femme pour lui dire que son retour est retardé. En effet, le coupable lui échappe toujours et le père Steiger ne l'a toujours pas payé, rendant sa situation difficile. Il n'a pas l'argent nécessaire pour régler sa note d'hôtel, ou le billet de train pour rentrer chez lui.

   Sa couverture de représentant en vin de messe et roulement à billes fait long feu, la crèche est défaite par les employés de la ville, qu'importe, il mènera sa mission jusqu'au bout ! Le personnage principal est touchant de naïveté. Il a l'art de se prendre les pieds dans le tapis et le quotidien dans ce qu'il a de plus banal devient quand il le raconte une véritable épopée.

   Cette "enquête", ou plutôt cette parodie "d'enquête" se lit le sourire aux lèvres. 

 

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