29 mai 2017

Atelier n°69

Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Héquet.

Week-end de "team building" !

Certains s'éclatent comme des fous. Je dirais, pour rester poli, que mon enthousiasme est plus modéré. Crapahuter, à Berck plage, revêtu du dossard bleu de mon équipe, tenter de trouver le trésor avant les verts, c'est pas mon truc. Le PDG de notre startup "Blue Sky Community" veut qu'on apprenne à mieux se connaître, dans un cadre différent de celui de l'entreprise. Personnellement, le bonjour-bonsoir, et ensuite je m'enferme dans mon bureau pour créer mes programmes informatiques, me suffit amplement. Le DRH me l'a bien rappelé, lors de l'entretien annuel : "Mon petit Damien, il faudrait faire une effort de socialisation". Il parlait à voix basse, mais j'ai eu le sentiment que ce dernier mot m'écorchait les oreilles. Je "socialise" quand je veux et avec qui je veux. C'est à dire avec mes parents, mon jumeau et sa famille et, last but not the least, Happy, mon Golden Retriever. Avant il y avait aussi Vincent. Si je compte en plus ma collection d'orchidées, cela multiplie de façon exponentielle mon entourage. Je n'allais pas confier au DRH que je parle à mes plantes.D'après la revue " Passion orchid", un quart d'heure de conversation par jour favorise leur croissance. Bon, il va falloir que j'y retourne. Une pause-pipi n'est pas supposée dépasser le quart d'heure...

Tiens, Damien refait surface ! Je me demandais combien de temps il allait rester planqué. J'adore sa tête de Droopy malheureux. On est dans la même équipe, et je compte sur ce week-end pour l'aborder. Au boulot, c'est impossible. Il se glisse à la vitesse de la lumière dans son bureau, et n'en sort qu'à 18h pile, pour filer vers la sortie. Ce n'est pas un mec, c'est une anguille. Je vais profiter de l'épreuve suivante : Ecrire le nom de l'entreprise sur le sable, dans un esprit Land Art, pour amorcer la conversation. " Moi, c'est Alessandro, je bosse au Pôle Design. On devrait pouvoir cartonner sur cette épreuve et récupérer un nouvel indice !" Vu le profil du gars, je vais la jouer profil bas. Pas certain qu'il apprécie mon exubérance méditerranéenne.Cet air tout coincé, tout chiffon, je craque. Je vais y aller en douceur. Je me suis un peu renseigné sur le "coco". Son compagnon est décédé dans un accident il y a deux ans.Depuis, au boulot, il assure le taf, mais pas le relationnel.

Ce week-end s'annonce encore plus perturbant que prévu. J'ai comme l'impression qu' Alessandro cherche à "socialiser", et pas dans le sens "franche camaraderie" voulue par le patron. Il assume ça, tranquille, sans complexe. Son accent est assez irrésistible, mais côté discrétion, pardon ! Je l'imagine bien défiler à la Gay Pride et afficher un magnifique arc-en-ciel sur son profil Facebook. Vincent et moi, c'était plutôt "Pour vivre heureux, vivons cachés".  Je crains le pire lors de l'épreuve : Créer un chearleading pour vanter les mérites de l'entreprise, autrement dit, bouger son popotin en agitant d'atroces pompons. L'horreur absolue ! On parie combien qu'il va s'improviser meneur de revue, et réussir à remporter d'adhésion du groupe. 

On a remporté l'épreuve haut la main ! Je leur ai concocté une choré pas trop compliquée. Les filles ont assuré un max, les gars n'ont pas démérité. Ils partaient de loin les pauvres... J'ai au moins une info supplémentaire sur Damien, il a le sens du rythme et aussi celui du ridicule. Il bougeait bien, mais qu'est-ce qu'il tirait la gueule !  En fin de matinée, notre équipe est en tête. J'ai hâte de connaître le programme de l'après-midi. A Berck, 14 degrés sur la place, 10 dans l'eau, ça m'étonnerait qu'on sorte les maillots. Créer du lien, ça creuse. J'espère que le buffet, à l'hôtel réservé par l'entreprise, sera à la hauteur de mes espérances. J'aime bien rire de tout, sauf de la bouffe, sang italien oblige.

Ce gars a un appétit d'ogre ! Il s'évanouirait devant le contenu de mon frigo : cinq plats surgelés et un pack de yaourts nature. Je n'ai jamais fait dans la gastronomie. Et puis manger seul, c'est déprimant. La chasse au trésor ne recommence qu'à 14h. Il me reste un peu moins d'une heure pour souffler. Je vais m'éclipser, ni vu ni connu, et faire quelques pas sur la plage. Toutes ces conversations m'ont saoulé. Sur le sable, les traces de nos pas sont encore là, souvenirs éphémères d'une danse à la gloire de l'entreprise. Je suis obligé de reconnaître que sa choré n'était pas déplaisante. Je n'avais pas dansé depuis une éternité. Tiens, qui voilà, deux parts de gateau au chocolat à la main !

" Tu es parti avant le dessert ! Si tu veux, on peut manger ce fabuleux gâteau et l'éliminer en marchant ! Le mal et le remède offert en même temps..."

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22 mai 2017

Ecoute-moi bien de Nathalie Rykiel

Source: Externe

Ce livre de Nathalie Rykiel me sort très nettement de ma zone de confort. D'ordinaire, je fuis comme la peste les témoignages, en particulier ceux qui évoquent les relations au sein des familles. Je considère, peut-être à tort, qu'il n'y a pas là matière à littérature. Plus simplement, ils me mettent mal à l'aise, surtout quand certaines personnes évoquées ne sont plus en état de répliquer.

Ici, Sonia Rykiel n'est plus en mesure de répondre à sa fille, elle vient de décéder. Cette P de P (Putain de Parkinson) a eu raison de sa silhouette altière et de sa flamboyante crinière. Nathalie écrit pour continuer à faire exister encore un peu cette mère adorée, pour poursuivre le fil de la conversation qui n'avait jamais été coupé entre elles deux.

On sent à travers les pages une urgence. Noter noir sur blanc tous les souvenirs de Sonia pour ne pas en perdre en miette. Griffonner des mots velours ou urticants, des mots destinés à celle qui fut sa mère et que la maladie transforma en son enfant. La photo illustre à merveille leur relation, je dirais même leur fusion. Elles étaient la "cream team", une sorte de couple étonnant où la créatrice jouait le rôle de la dominante. Nathalie Rikyel évoque avec justesse la question d'exister au côté d'une femme devenue icone, d'un génie fantasque et souvent tyrannique, d'une mère que l'on déteste parfois mais qui vous rattrape toujours par le bout du coeur.

Etre la fille de Sonia Rykiel, celle qui a inventé un style encore plus qu'une marque ne permet pas une existence en dehors du monde de la création. De simple mannequin à directrice de la maison de couture, Nathalie aide, épaule, se fait voler ses idées, puis se voit contrainte d'écarter sa mère, trop affaiblie par la maladie, des défilés. Bien malgré elle, mais certaines victimes sont consentantes, elle ne quittera jamais l'orbite de sa mère. Elle tentera bien de s'éloigner. Inexorablement, elle reviendra près de Sonia jusqu'à habiter l'appartement en dessous du sien.

De sa mère, Nathalie raconte les heures de gloire, la démesure, l'excès et aussi l'incroyable talent.De sa mère, Nathalie raconte  la maladie, la souffrance et la déchéance. Ensemble, elles auront tout vécu, le plus beau et le plus sordide. Ce livre est un moyen de lui parler encore, avant de la laisser rejoindre les morts.

Une lecture en apnée

Lu en numérique via netgalley

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20 mai 2017

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

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Mon blog commence à prendre un peu la poussière, la faute au temps qui file à toute allure et au soleil qui brille et m'appelle au dehors. C'est dommage de retrouver cet espace pour une lecture en demi-teinte. Entre "Les Dieux du tango" et moi, ça n'a pas "matché". Ce roman, proposé par Babélio et les éditions du Cherche Midi, je l'ai accepté avec enthousiasme. Le résumé était prometteur, riche en thèmes qui me tiennent à coeur : l'exil, la condition féminine et la subtilité du tango. La couverture elle-même était une promesse, des fleurs sur un fond rouge éclatant. Je me suis accrochée à  l'histoire de Leda, 17 ans en 1913 qui quitte son Italie natale pour rejoindre à Buenos Aires son cousin Dante, à présent son époux. Les détails fourmillent, foisonnent, nous donnant à voir et à entendre une ville qui ne dort jamais et le violon de Leda qui passe du silence aux accents tragiques et magiques du tango. Veuve avant même d'avoir posé le pied en Argentine, la jeune femme va pouvoir opérer une mue audacieuse. Leda devient Dante et soudain le monde change...

J'ai terminé ce roman en poussant, j'en suis navrée, un soupir de soulagement. J'ai trouvé le style d'une densité étouffante. Pas de pause, peu de dialogues. Je me suis sentie écrasée par la longueur des phrases même si leur propos est intéressant. 

Un rendez-vous manqué

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27 avril 2017

Assez de bleu dans le ciel de Maggie O' Farrell

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Un roman d'amour et de mots

   Le dernier roman de Maggie O'Farrell me fait penser à une boule à neige. Comment ? Vous n'établissez pas le lien entre une boule à neige et les verts pâturages de la couverture !  Imaginez une maison blottie dans la campagne du Donegal, protégée du monde extérieur par douze portails, abritant Daniel, un linguiste et Claudette, une actrice. Les deux tourtereaux roucoulent, de même que leurs enfants. Du vieux relais de chasse s'échappent des mots doux ou violents, anglais, français, gaélique, des gazouillis de bébé, des bégaiements de garçonnet, des chansons de fillette. Voyez-vous où je veux en venir ? Suivez mon imagination fertile. Visualisez dans une boule une maison cocon, entourée de vert et éclairée par un ciel changeant. Renversez-la et de minuscules mots vont flotter de façon aléatoire dans l'eau, créant et recréant des bouts d'histoires. Admirez, c'est juste beau.

   L'auteure réussit le tour de force d'écrire un roman foisonnant de mots, multipliant les personnages, les points de vue, les époques sans pour autant dérouter le lecteur. Cette construction subtile nous offre un morceau de vie, extraordinairement dense et palpitant. La figure centrale est Daniel Sullivan, universitaire, linguiste renommé, qui dans sa chambre d'étudiant, épinglait des mots sur des post-it comme un entomologiste des papillons. Au début du roman, il est l'époux de Claudette, une femme au tempérament volcanique. Il doit peser chacun de ses propos pour ne pas réveiller chez elle l'envie de tout fracasser. Il s'y emploie, avec succès, quand une voix jaillit du passé. Elle s'échappe de la radio de la voiture qui amène Daniel à l'aéroport. Il doit retourner aux Etats-Unis pour les 91 ans de son père. Cette voix, c'est celle de Nicola Janks, au milieu des années 1980. Il apprend que cette femme, son premier amour, est morte peu de temps après cette interview. Daniel va prendre l'avion mais pas pour se rendre chez son père. Il va remonter le temps pour connaître la vérité sur les circonstances de sa mort. Au passage, il s'arrêtera en route pour revoir ses enfants d'un premier mariage, soustraits à son affection après un divorce peu équitable. 

   Cette quête est un des fils de la narration, l'un des plus nets sans occulter pour autant les autres. Nous découvrons finalement Daniel à travers le regard de ceux qui, de près ou de loin, ont des liens avec lui. Nous découvrons Daniel mais aussi chacun des protagonistes, Niall et Phoebé, ses grands enfants, Marithe et Calvin, les plus petits, Nicola et Claudette, les femmes qui l'aiment ou l'ont aimé, ses amis et ceux de ses compagnes. Maggie O'Farell les fait exister le temps d'un chapitre, trouvant les mots d'une demoiselle de six ans, d'un adolescent brillant, toujours à la merci de son bégaiement, d'un adulte n'ouvrant la bouche que pour dire l'essentiel et la vérité alors d'un autre ne le faisant que pour mieux séduire et tromper ses interlocuteurs.

Ce roman kaléidoscope et ses multiples facettes est pour moi un hymne à l'amour ( Merci Edith Piaf) et aux mots ( MerciUmberto Eco).

L'avis tout aussi enthousiaste de Nicole se trouve ici.

Merci à Netgalley et aux éditions Belfond pour cette belle découverte

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24 avril 2017

Atelier n°68

Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Félix Russell-Saw.

   Elle vient de partir, sans même se retourner. Je m'attendais à d'autres mots, à des larmes peut-être. Elle a simplement dit : " Contente de t'avoir rencontré", a posé un baiser léger sur ma joue et a regagné sa voiture. 

   Demain, je prends la route pour Saint-Pé de Bigorre. Je me suis inscrit à un stage pour encadrer la pratique du kayac de rivière,histoire d'étoffer mon CV d'éducateur sportif. Après mon hibernation bretonne, je devrais être heureux de préparer le Combi, de m'arracher à la tiédeur de la maison familiale et de retrouver le cours de ma vie.Tout le temps de la belle saison, je vais sillonner la Côte Atlantique, de centre nautique en centre nautique, libre, "Blowin in the wind" de Bob Dylan à fond les ballons.

   Je devrais être heureux et je ne le suis pas. Ma barbe de baroudeur et mes lunettes d'intello attirent pas mal de filles. Mon genre "marginal propre sur lui" plaît et je me laisse séduire.Je les préviens tout de suite : " Je ne veux pas d'attache" et elles répondent d'accord en pensant me faire changer d'avis. Camélia a dit d'accord et comme je viens de le comprendre, elle ne comptait pas m'ancrer en Bretagne.

   Demain, je pars sur les traces de Kerouac. Depuis mes 19 ans, c'est devenu un mode de vie. Se déplacer au gré de contrats toujours courts, passer le plus de temps possible sur l'eau, brunir au fil des mois jusqu'à avoir la peau presque noire et les lèvres craquelées par le sel. Garer le Combi en soirée près de la mer et s'endormir avec le bruit du ressac. Vivre de peu, intensément.

   J'étais tellement ému quand elle est arrivée tout à l'heure. Je ne pouvais pas croire qu'elle me laisse partir après notre dernière nuit passée ensemble. J'étais prêt à les entendre ces fichus mots : "Je voudrais que tu restes". Et je me serais empressé de dire oui. Elle m'a tendu mon écharpe, celle que j'avais opportunément oubliée sur le porte-manteau.Elle avait l'habitude de me l'emprunter. Elle m'a regardé, comme toujours, droit dans les yeux. "Contente de t'avoir rencontré". Je suis planté, là, dans mon Combi près de la plage de Saint-Tugdual et j'ai envie de chialer.

   Je n'ai pas envie de prendre la route.J'aime un femme qui semble n'avoir besoin de personne à ses côtés pour exister. Le coup de l'arroseur arrosé ! C'est une traductrice qui commence à être connue dans le monde de l'édition.De nombreux auteurs américains recherchent sa collaboration. Quand elle est devant son ordinateur, concentrée sur la recherche du mot juste, le monde extérieur disparaît. Je lui ai tenu compagnie cet hiver au moment où elle faisait relâche, et reprenait pied dans la réalité. Je ne veux pas échanger sa peau satin pour les vagues et les embruns. "Contente de t'avoir rencontré". J'ai mal à en crever.

   Demain, la route m'attend mais je ne vais pas la prendre. Ma fierté dans ma poche, mon mouchoir par dessus, j'irai frapper à sa porte et si elle m'ouvre, je lui tendrai l'écharpe :  "Tu peux la garder et moi avec, si tu veux bien".

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17 avril 2017

Les filles au lion de Jessie Burton

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Billet sous forme de carte heuristique

(déformation professionnelle)

Pour ceux qui ignoreraient ce que cache ce terme "savant", imaginez un tableau blanc, un cercle grossièrement tracé et dans celui-ci, écrit en rouge : Les filles au lion. Tout autour de ce cercle (aux allures de patate) des flèches et au bout de celles-ci, les mots que j'associe à ce titre.Je me suis réellement prêtée à l'exercice et je vous en livre le résultat :

-  Miniaturiste

-  le tableau (art/ création/ peinture/écriture)

-  le roman (construction/style)

- Les filles/ Le Lion

 

Miniaturiste : Le premier roman de Jessie Burton a été un énorme coup de coeur en 2015. Mon article est ici, si le coeur vous en dit. Bien évidemment, j'étais assez fébrile en débutant la lecture de son second roman. Allait-il être à la hauteur du premier ? Quelques critiques en demi-teintes me laissaient envisager une déception. Ce ne fut pas le cas. J'ai trouvé Les filles au lion plus ambitieux, mais fidèle à des thèmes auxquels l'auteure semble tenir : la condition de la femme, l'attirance teintée de méfiance et de préjugés pour ce qui est différent, les huis-clos où les passions s'exacerbent. 

Le tableau : Le titre du roman est celui d'un tableau peint en 1936 par une jeune fille de 19 ans, Olive Schloss. Fille d'un marchand d'art et d'une riche rentière, elle caresse le rêve de rentrer à a Slade School of Fine Art .La famille s'est réfugiée dans une finca, en plein milieu de la campagne espagnole, près de Malaga. Sarah,la mère,souffre de dépression et cet isolement a pour objectif de l'éloigner des fêtes où elle noie ses idées noires. L'Espagne, cette terre étrangère, autant que Isaac Roblès, un jeune et séduisant voisin, semblent être les conditions pour qu'éclose le talent (le génie ?) de la jeune fille. Elle peint plusieurs tableaux dont Les filles au lion qui reprend l'histoire de Rufina et Justa, deux soeurs chétiennes à l'époque romaine Justa a été jetée dans un puits et Rufina livrée en pâture à un lion, qui n'a pas voulu la toucher. Cette toile connaîtra de multiples vies, de multiples interprétations, fruit de la "collaboration" d'Isaac et d'Olive. Le lecteur assiste à sa création en 1936 et à sa réapparition en 1967 à la galerie Skelton à Londres. Odelle, originaire de Trinidad, y est secrétaire. Cet étrange tableau sert de lien entre deux héroïnes farouches, deux "créatrices : Odile et Odelle, l'une peintre, l'autre écrivaine. Chacune à son époque, doit affronter, les a-prioris d'une société qui ne concède aux femmes qu'un minimum de droits et certainement pas celui de posséder du talent.
Jessie Burton aborde avec beaucoup de justesse et de sensibilité les affres de la création et la perception de l'oeuvre par l'entourage des artistes.

Le roman : Il est construit selon un procédé classique mais que j'aime beaucoup. Il alterne deux périodes distinctes, 1936 et 1967 et le va et vient entre ces deux époques éclaire (ou non) des pans de l'histoire. Le style, bien plus que dans Miniaturiste, s'attache aux plus infimes des détails. Certaines phrases constituent à elles seules de petits tableaux. L'action en est forcément ralentie mais cela ne m'a pas perturbée. Je me reconnais tellement dans cette attention aux minuscules "fragments" d'existence.

Les filles/ Le lion : Ce trio, à l'origine, est formé par Justa, Rufina et le lion de la légende romaine. Mais le lecteur peut aussi y voir Olive et la soeur d'Isaac, Teresa. Elles sont liées en 1936 par un sentiment plus complexe qu'une simple amitié. Toutes les deux ont un très fort tempérament et une "sauvagerie" qu'elles dissimulent aux hommes.Le lion serait une représentation de l'homme, sûr de sa supériorité. Il est possible encore que les deux filles soient Odelle et son amie d'enfance Cynth, venues à Londres pour y faire leur vie. Par leur éducation, elles sont parfois plus anglaises que les anglaises que les Londonniennes de souche mais la couleur de leur peau leur vaut de nombreuses vexations. Si le lion, symbole de la colonisation,semble pacifique, elles doivent pourtant rester sur leurs gardes.

Ma carte heuristique (et c'est tant mieux) n'a pas épuisé toutes les pistes de ce roman foisonnant. A remarquer, c'est devenu la marque de fabrique de la collection "du monde entier" de Gallimard, une magnifique couverture.

 Une phrase pour terminer, bien plus éloquente que ma "patate" au tableau.

J'ai été éblouie par ce roman.

 

 

 

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03 avril 2017

Les Inséparables de Stuart Nadler

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   D'emblée, j'avoue (Inutile de me soumettre à la Question) : je n'ai absolument pas saisi le lien entre la couverture (Un Edward Hopper à la patte très reconnaissable) et le roman de Stuart Nadler. L'auteur nous offre trois beaux portraits de femmes, sans que l'une ait la prééminence sur les autres. La blonde sur le canapé pourrait être Henriette, la plus âgée, qui connut son heure de gloire dans les années 60, en raison de la sortie de son "brûlot" érotique : "Les Inséparables". Je ne suis même pas certaine que cette hypothèse soit la bonne. Passons sur cette couverture et intéressons-nous à l'histoire en elle-même. 

   Je vais utiliser un poncif, mais je trouve qu'il convient tellement bien à mon ressenti. Stuart Nadler a dû être une femme dans une autre vie pour décrire, avec autant de justesse, la psychologie de chacune des héroïnes. Elles sont liées par le sang : Henriette, Oona et et Lydia, grand-mère, mère et petite-fille. L'auteur les saisit à un tournant de leur existence, différent selon leur âge.

   Henriette a sacrifié sa carrière universitaire pour suivre dans la campagne de Boston l'homme de sa vie, Harold. Elle, qui défendait haut et fort les droits des femmes, a vécu dans l'ombre de son mari, un cuisinier passionné par son métier. Son seul coup d'éclat aura été un roman écrit peu après la naissance d'Oona, une "Carte du Tendre" coquine, illustrée de dessins suggestifs. Elle était loin de se douter que ce livre allait être son sparadrap du capitaine Haddock, la mettre au ban du milieu universitaire et lui valoir une réputation sulfureuse qu'elle n'assume pas. Harold est décédé, onze mois plus tôt, d'un tristement banal accident domestique, et elle réapprend à exister sans lui à ses côtés.

   Dans leur maison qui menace de s'écrouler, et qu'elle va devoir vendre pour rembourser ses innombrables dettes, Henriette est rejointe par sa fille. Brillante chirurgienne orthopédique, celle-ci vient de se séparer de son mari, éternel adolescent, à l'esprit perpétuellement embrumé par le cannabis. Cette séparation à l'essai est douloureuse. Oona revient dans le giron maternel alors qu'elle a quarante ans. La situation lui semble difficile à gérer. Redevenir proche de sa mère alors même que sa fille Lydia, adolescente de quinze ans, s'éloigne d'elle à une vitesse vertigineuse, est-ce vraiment une bonne idée ?

   Lydia a absolument voulu intégrer un internat d'excellence, où elle ne parvient pas à s'intégrer. Il y a bien ce garçon, Charlie Perlmutter, qui l'apprécie. Seulement, il est très insistant. Il voudrait brûler certaines étapes et Lydia n'est pas prête. Lui expédier une photo d'elle les seins nus ? Elle s'y refuse mais ne peut s'empêcher d'en prendre une, histoire de "se rassurer "sur sa capacité à séduire, sur sa beauté naissante, sur son image. Charlie Perlmutter n'attend pas qu'elle se décide à lui expédier ce cliché, qu'elle aurait d'ailleurs certainement gardé pour elle. Il pirate son portable et la photo devient virale. A des dizaines d'années de différence, Lydia expérimente ce que sa grand-mère a traversé : une surexposition en lien avec le corps féminin et la sexualité.

   Ces trois destins se croisent, se mêlent, s'éclairent les uns des autres. Résolument contemporain, Stuart Nadler brosse avec talent et un humour parfois salvateur la difficulté à être pleinement femme, dans un monde où les relations entre les sexes ont beaucoup évolué.

Merci à Babélio et aux éditions Albin Michel 

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25 mars 2017

Quart de frère Quart de soeur (tome 1) de Sophie Adriansen

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   Ce livre est un petit bijou dans un très bel écrin. Avant de vous parler de l'histoire, j'ai envie de m'attarder sur la couverture et la quatrième de couverture. Les deux personnages principaux y apparaissent sous le crayon de Maureen Poignonec. Le trait est moderne tout en gardant la tendresse et la rondeur de l'enfance. Les couleurs délicates, posées sur un blanc pur, le titre avec ses rayons de soleil et sa goutte d'eau donnent envie de rentrer dans l'univers de Viviane et Arthur, tous deux élèves de CM2. La quatrième de couverture nous en livre un peu plus sur leur famille respective. En quelques mots, en quelques traits, le décor est planté. Sophie Adriansen nous a concocté un série sur une famille d'aujourd'hui, qui tente le pari d'allier la blancheur des "métros" au caramel des Antilles.

   En cette rentrée de septembre, Arthur Pichet est serein. Il entend profiter de sa dernière année à l'école primaire avant la Sixième et les tracas de la pré-adolescence. Tout est quasi à l'identique : Tisane, le lapin de la classe, tient la forme, lui-même, élève le plus cool depuis le CP, pense que son rallye mathématique va encore une fois soulever d'enthousiasme son fan-club. Rien ne devrait bouleverser l'ordre des choses. Et c'est parfait pour notre garçonnet, qui ressemble déjà dans sa tête à un pépère en chaussons. La vie, par nature imprévisible, lui réserve une surprise de taille : l'arrivée d'une nouvelle. Et quelle nouvelle ! Viviane est un concentré de couleurs et de bonne humeur. Pour son premier jour d'école, elle arbore une robe couverte d'ananas jaunes et orange, des perroquets aux oreilles et 24 couettes attachées avec des élastiques colorés. Arthur frise le collapsus, tant d'exotisme lui paraît de mauvais goût. Le reste de la classe n'a pas l'air de son avis, bien content de cette "bouffée" d'ailleurs qui les entraîne vers une région de France à des milliers de kilomètres de leur ville. 

   L'auteure donne tour à tour la parole à Arthur et à Viviane. Dès le début du roman, ils se disputent pour le leadership de la classe. Viviane veut "chatouiller" ces métros frileux, se faire sa place dans la classe (et tant qu'à faire voler la première place à ce garçon qui n'a de cool que le titre). La guerre est vraiment déclarée quand elle réussit à imposer son idée de "journal des métiers"comme projet phare de l'année. Exit le rallye mathématique, les enfants réaliseront des interview de parents sur leurs activités professionnelles. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, l'affrontement feutré va tourner à la bataille rangée. Et Arthur et Viviane ne peuvent attendre aucun secours de leur parent respectif. La mère du premier semble trouver à son goût le père de la deuxième. Hors de question que leur "adulte" solo se retrouve une moitié d'orange...

   L'histoire semble couler de source, évoquant les problèmes des familles qui se recomposent avec simplicité et naturel. Les illustrations épousent le récit et nous offrent des moments suspendus, arrêté par la douceur et l'humour qui se dégagent du dessin. Vivement le tome 2 de cette saga qui nous montre que le soleil et la glace peuvent être complémentaires. Quart de frère quart de soeur est une vraie réussite !

Un GRAND merci aux éditions Slalom (et à l'opération Masse critique de Babélio)

Psst : Leur site est très sympathique et le catalogue offre plein d'autres petits bijoux

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20 mars 2017

Atelier n°67

 

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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Fred Hedin.

 

" Tu manges au self à midi ?"  J'ai répondu par la négative à ma collègue Sylvie.Depuis septembre, j'avais repris le goût des repas à la cantine, des discussions boulot et météo. Rien de transcendant, juste le plaisir d'échanger avec des adultes. Depuis septembre et mon retour au travail après sept années de congés, je me sentais revivre. C'est difficile à expliquer mais c'était pour moi comme un "shoot" de normalité. Mon job dans un bureau pouvait paraître routinier, même ennuyeux à certains. Moi, j'éprouvais une sorte d'ivresse le matin quand je me levais pour aller travailler.

C'est fini. La maîtresse de Lucas m'a laissé un sms sur mon portable. Elle veut me voir à la sortie de l'école. Dans le bâtiment vidé par la pause de midi, j'écoute le silence. Quand nous retrouverons, Lucas et moi, nos tête-à-tête à la maison, le silence n'existera plus, remplacé par son étrange langage. Soupirs et cris, gémissements et rires que je m'efforcerai toujours de décoder.

Qu'a-t-il fait ? Bousculer un autre élève, pousser des hurlements, recracher son repas à la tête de son AVS. Je n'aurais pas dû me laisser aller à l'espoir. Lucas n'a pas sa place à l'école, j'ai tort de m'acharner. Pourtant ces derniers mois, tout semblait rouler. La maîtresse de Moyenne Section avait accepté mon grand de presque six ans et demi. Elle était même parvenue à établir un contact avec mon enfant culbuto. A la moindre contrariété, il se balance d'avant en arrière et chantonne pour se rassurer. Son AVS, Simone, une solide quinquagénaire, le surveillait comme le lait sur le feu. Et moi de dire à Pierre : "Tu vois qu'elle marche la méthode ABA  !" Lui souhaitait que Lucas intègre un centre spécialisé. Il est persuadé que notre fils y ferait des progrès. Je n'arrive pas à me faire à l'idée que mon bébé ne rentrerait que le week-end à la maison.

Il est 12h45. La maîtresse doit être disponible. Je ne peux pas attendre ce soir pour savoir. Je veux me préparer à l'avance, répéter les mots déjà tellement ressassés : "Merci. Je sais que vous avez fait votre possible. Je comprends que vous ne puissiez pas garder Lucas." Je ferai ma bravache, je ne pleurerai que cachée dans le fond de notre jardin.

Bonjour,
Votre sms m'inquiète. Auriez-vous la gentillesse de me préciser le motif de notre rdv ?
Cordialement
La maman de Lucas

Le message est envoyé. J'espère avoir une réponse avant le retour des collègues. Je vois apparaître le mot MMS sur mon Smartphone. Une photo apparaît peu à peu : une maison pimpante sous un beau ciel bleu. Sous le dessin, Mme Rémond a écrit : Lucas, comme les autres enfants, a dessiné l'école ce matin. Je crois qu'il veut nous faire comprendre que notre maternelle lui plaît bien. A ce soir.

Je serre le téléphone contre mon coeur. Il bat comme un fou pour mon étrange et merveilleux garçon. 

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16 mars 2017

" Là où tu iras, j'irai" de Marie Vareille

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  " Fruitinette" de Marie Vareille


   Je précise d'emblée que mon article n'est pas sponsorisé par Lutti et que le vile rumeur, selon laquelle, ils m'ont promis mon poids en bonbons n'est que pure calomnie. Je viens de terminer le roman de Marie Vareille et je n'hésite pas à le comparer à une fruitinette de chez Lutti. Je suis certaine que vous connaissez ce bonbon aux fruits.Son enrobage sucré cache un coeur mou aux saveurs nettement plus acidulées. De la même manière, "Là où tu iras, j'irai" est une comédie qui file bon train mais aborde aussi des thèmes comme le mal-être adolescent ou l'éclatement des familles après un deuil.
 

   Isabelle, trente-deux ans, est caissière au Mac-Do en attendant de décrocher le rôle qui la révèlera au grand public. A 16 ans, un film l'a mise dans la lumière et depuis elle court après un succès qui, comme le bonheur de Christophe Maé, est difficile à (re)trouver.En couple avec Quentin, modèle d'équilibre et de patience, elle continue à ne pas reboucher les tubes de dentifrice, à faire les fêtes et surtout à ne pas se préoccuper du lendemain. Ils partagent la même couette depuis quelques années sans que rien ne les lie, si ce n'est le plaisir d'être ensemble. Seulement voilà, Quentin l'invite au restaurant et dégaine un écrin en velours bleu marine. Panique à bord ! Isabelle, qui vient tout juste d'adopter Woody Allen, un chihuahua au "physique ingrat" ne se sent pas prête pour une existence rangée : mariage, maison et "lardons".

   C'est à ce tournant de son existence que surgit Adriana, une ado en pleine révolte contre sa famille. Elle est la fille du célèbre réalisateur,Jan Kozlowski , celui-là même qui a refusé, 15 ans auparavant, à Isabelle le film susceptible de lancer sa carrière. Adriana lui propose un projet "machiavélique" : remplacer leur nounou pendant les vacances d'été et en profiter pour séduire leur père, prêt à se fiancer avec une certaine Colombe. La jeune fille semble refuser que quiconque prenne la place de sa mère, dont le suicide a brisé leur famille. Sa soeur Zoé est devenue une "geek" rondouillarde et son frère Nicolas s'est muré dans le silence. Isabelle ressemble beaucoup à sa mère décédée, son père ne pourra que se laisser charmer.

   Notre héroïne accepte ce "deal" moralement douteux pour renflouer son compte en banque dans la zone rouge et se venger du réalisateur. Direction l'Italie, plus précisément Milan, où l'attendent bien évidemment de nombreuses surprises. 

   Le roman de Marie Vareille compte ce qu'il faut de copains "à la vie, à la mort", de Spritz au bord de la piscine, de Vespa orange et de jolie robe rouge. Il nous parle aussi, au détour d'une phrase ou d'un paragraphe, de résilience et d'acceptation de l'autre avec ses blessures et ses différences.

                                                                 Là où tu iras, j'irai, Marie Vareille, Editions Mazarine

Lu en numérique via Netgalley

 

Posté par Albertine22 à 00:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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