Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Sabariscon.

   Mireille est dans la salle de bain de la villa Océan. Aujourd'hui, c'est son anniversaire. Elle va le passer entourée des siens : Edouard, son mari, leurs deux enfants et leurs cinq petits-enfants. "Rien n'est trop beau pour la plus belle ! " lui a-t-il dit en lui annonçant il y a quelques semaines qu'il avait réservé cette maison au Four Seasons Resort, hôtel de luxe à l'île Maurice. "Tous réunis pour t'aider à passer le cap de cette décennie, ma chérie !". Il était tout heureux de son cadeau surprise et elle l'avait gratifié de son sourire des grands jours.

   Elle est dans la salle de bain et l'image que lui renvoie le miroir est insupportable. Son visage est encore tout chiffonné après une nuit de sommeil et rien ne lui plaît dans ce qu'elle voit, hormis ses yeux, qui sont toujours du même gris-bleu indéfinissable. Exposés en rang de bataille, ces pots de crème l'attendent pour le camouflage quotidien. Mireille débute par une brumisation rapide puis enchaîne par la crème hydratante. Elle s'applique pour la faire bien pénétrer et sa main presque inconsciemment tire sur ses rides comme pour les effacer. Ensuite, elle passe aux soins anti-âge. La première phase est terminée.

   Plus sereine déjà, elle passe à la mise en beauté : anticerne, fond de teint, blush, ombre à paupières, mascara, rouge à lèvres, cheveux blonds cendrés ramassés en un chignon lâche mais élégant Petit à petit, la vieille dame du miroir disparaît et laisse sa place à une femme mûre capable peut-être de faire tourner la tête de certains hommes. "Mireille est née coiffée" comme le répétait Odette sa mère, et elle ajoutait "Ma fille est jolie comme un coeur". C'est dur de voir cette beauté s'atténuer au fil des années. Elle n'arrive pas à accepter la course du temps.

   Elle vérifie une dernière fois une image dans le miroir. Une belle femme, vêtue avec raffinement, d'un camaïeu de blanc cassé et de beige avec une étole d'un rose subtil pour la touche de couleur.Passé un certain âge, les couleurs ne flattent pas. Depuis dix ans, sa palette s'est rétréci : blanc, gris, noir. Réconfortée par cette ultime inspection, elle quitte le havre de la salle de bain et rejoint les siens dans le salon.

" Voilà la reine de la journée ! " s'exclame Edouard. "On va pouvoir aller à Beau Champ visiter le temple bouddhiste recommandé par le guide ". Mireille n'est pas enchantée par cette sortie, elle a peur que la chaleur ne mette à mal son maquillage. Tout le monde embarque dans le minibus de l'hôtel qui les dépose près du temple. 

   Dans la rue, cheminant à petits pas, protégée de la chaleur par un parapluie sombre , s'avance une femme âgée.  Malgré les températures déjà élevées de la matinée, elle est emmitoufflée dans un cocon de bleu, de jaune, de rose. Quelques bijoux, petits éclats de lumière sur sa peau sombre, des cheveux gris coiffés sans apprêt et ce point blanc sur le front, qui attire le regard. Elle avance vers eux, ou plutôt vers le temple où doit se dérouler une cérémonie qu'elle ne manquerait pour rien au monde. Elle tient, serrée dans sa main, les papiers où sont écrits ses voeux : santé, travail, amour pour ceux qu'elle aime.

   Mireille la voit et des larmes lui montent aux yeux, faisant couler son mascara. Pour une fois, elle ne se préoccupe pas de savoir si cet incident ne lui donne pas l'air d'un panda. Arrivée à sa hauteur, la vieille dame indienne lève les yeux et les deux femmes se regardent un court instant.

  " Tout va bien ? Tu as du mascara sur les joues. Tu ne pleures pas quand même ?" s'inquiète Edouard.

   Mireille sort un mouchoir et son brumisateur de son sac à main. Elle prend aussi son petit miroir de poche et entreprend, sous les regards étonnés de sa famille, de frotter son visage pour le faire apparaître peu à peu... à nu.  Avant de rentrer dans le temple, dernière inspection dans le miroir. Y apparaît une femme âgée, au beau visage façonné par les années.