Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona, le dernier atelier avant la pause estivale. Il s'inspire de cette photo que je trouve très belle.

 

                                                                       Roxanne,

Tout ce que je peux t'offrir tient dans ma main : la promesse d'un voyage immobile. Aujourd'hui, en t'écrivant, je ne m'interdis pas d'espérer. Je ne t'interdis pas de refuser ce qui repose au creux de ma paume, la terre de ma ferme. Nous avons grandi au pied des mêmes montagnes et partagé huit années dans la classe unique de Saint-Gervais. Il paraît que l'on commence à engranger des souvenirs à partir de trois ans. Je me rappelle la première fois que je t'ai vue. C'était notre entrée en petite section, tu portais une robe rouge avec une grosse marguerite brodée sur le devant. Ta mère avait le sourire trop figé de la poule qui abandonne son poussin, et toi, tu l'étourdissais de tes paroles et de tes rires. Moi, j'étais déjà dans la cour, accompagné pour ce jour particulier par mon père, à la tendresse bourrue. Il m'avait frotté la tête et s'était éloigné à grands pas. Je crois qu'il voulait cacher qu'un coq éprouve aussi des difficultés à laisser son petit s'émanciper.

Dès le début, tes bavardages se sont accordés avec mes silences. Maternelle, école primaire, nous étions inséparables. Les maîtresses nous avaient surnommés "le petit couple". Et puis, l'âge bête nous a rattrapés, le collège nous a séparés. Je suis devenu le "Bouseux" et toi "L'intello". Ces raccourcis ne me dérangeaient même pas. Mon identité paysanne, je l'ai toujours portée en bandoulière. Je regrette seulement que ces préjugés nous aient enfermés dans des cases bien trop étroites. Je ne suis pas que paysan, tu n'es pas que chargée de com au conseil régional. Je ne savais pas que la vie nous attendait au tournant, que je te retrouverais par hasard au marché du dimanche. J'étais affairé dans ma camionnette, à préparer une commande de cabécous quand j'ai reconnu ta voix. Je me suis retourné et t'ai aperçue dans la queue.Tu parlais avec une amie et ton rire résonnait dans la chaleur de ce mois d'août.

Je t'ai aimée au premier regard et en homme de peu de mots, mais de parole, j'éprouve toujours le même sentiment.
Je ne peux te promettre des voyages autour du monde, juste ma ferme et le ballet des saisons, la beauté des agnelages et la simplicité d'une existence en accord avec la nature. Tu t'étonnes peut-être, non pas du contenu, mais du style de cette lettre. J'aime passionnement la lecture, surtout la poésie. Pas un jour ne passe sans que j'ouvre un recueil de Saint-John Perse pour y choisir quelques vers et les savourer.

Cette main, que je te tends, contient ma terre, mes bêtes, mes silences et ma poésie. Elle t'invite à partager des jours semblables en apparence, pour un regard non averti. Ici, tout est affaire de subtils changements. Pour celui qui accepte d'être attentif, chaque journée recèle une découverte. La lumière du soleil couchant, un nid et ses oeufs veinés de bleu, un agneau audacieux qui rentre dans la cuisine, un fromage plus savoureux que les autres, les premiers crocus ou un nouvel auteur déniché à la médiathèque.Je ne te cache pas qu'il y aura aussi des matins pluvieux, des brebis malades et des soucis de trésorerie. Je te propose d'embarquer pour un tour de mon monde pas si minuscule, d'embarquer avec moi pour un voyage immobile, mais au long cours.

                                                                                                                                 Damien