Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Il s'inspire de cette photo.

Eric, depuis le dernier rang de la classe, regardait le professeur d'Arts Plastiques s'épuiser à leur soutirer un ressenti devant la photo vidéoprojetée. Il parlait de leur passivité, de leur manque de curiosité et s'écriait : " Mais c'est pas possible d'être aussi blasés en Troisième !". L'adolescent détestait les généralités, les " tous à mettre dans le même sac", tout en ayant conscience d'apparaître lui aussi comme un cliché sur pattes.Ses bulletins de la Sixième à la Troisième portaient sur lui un jugement identique : " Discret. Possède des capacités mais ne semble pas intéressé par l'école". Ces appréciations n'étaient pas fausses, juste superficielles. Comment expliquer aux adultes que sa réserve le protégeait des moqueries, que ses centres d'intérêt ne correspondaient pas à ceux de ses camarades.

Il relut les mots qu'il avait griffonnés sur le document distribué par l'enseignant. A la question " Que représente pour toi cette oeuvre de O.Liber, il avait répondu : " un anneau de naissance". Eric savait qu'il ne prendrait pas la parole pour expliquer cette expression. D'ailleurs, il préférait son synonyme : les cernes de l'arbre. Cette photo lui rappelait les troncs coupés dans la scierie de son oncle et les cercles de couleurs différentes sur le bois, qui permettaient de dater celui-ci. Il se dit que pour les lecteurs, l'odeur d'un roman ou d'une revue qu'on vient d'acheter doit être agréable. Lui n'aimait que le parfum subtil des arbres vivants, pas encore réduits en pâte à papier. Les arbres n'offraient pas immédiatement aux narines des senteurs enivrantes. Avec eux, pas de fragrance forte comme avec les fleurs. Il fallait se rapprocher du tronc pour humer une odeur discrète.

La photo ne lui plaisait pas vraiment. Ces livres, disposés dans un fouillis savant, constituaient une structure artificielle, un "univers" construit par un artiste. Ses pensées s'envolèrent vers le monde qu'il aimait, celui de la forêt. La nature avait, elle aussi, créé un "monde", où les espèces cohabitaient dans une relative harmonie. Son oncle lui avait offert pour son anniversaire "La vie secrète des arbres" de Peter Wollheben. Lui qui répugnait à lire avait dévoré cet ouvrage. L'auteur, un forestier, posait des mots sur ce qu'il pressentait depuis toujours : les arbres communiquent entre eux. Il espérait un jour surprendre quelques bribes de leur conversation.

La sonnerie de fin de cours vint interrompre le fil de ses pensées. Avant de ramasser ses affaires, il jeta un oeil par la fenêtre et salua silencieusement les arbres de la forêt voisine.