Source: Externe

   Une deuxième année, le tirage à la courte paille lui a été défavorable... Emilie va servir de guide aux irréductibles Bretons du bourg de Tréganou-Modec ! Le patron lui a tout de même glissé qu'elle serait payée double pendant sa semaine à Madère. Il n'a pas réussi à dissimuler son contentement quand le sort a désigné la jeune femme, il la sait gentille et se dit qu'elle prendra soin de sa mère qu'il a inscrite, un peu malgré elle, à ce séjour organisé par l'Amicale du Troisième Age. Depuis le décès de son père, il sent que Pierrette n'a plus le goût à rien. Quand il a vu qu'elle ne préparait pas ses jardinières au printemps, jardinières qui ornent depuis son enfance toutes les fenêtres de la maison, il a paniqué et rajouté son nom aux "joyeux drilles" que son entreprise de transport en car  est chargée de véhiculer à travers l'Europe.

   A Tréganou-Modec, l'Amicale choisit Madère comme destination depuis dix ans. Là-bas, ils sont connus pour le meilleur et surtout pour le pire ! Pour Emilie, le calvaire a débuté dès la montée dans le car sur la place de l'église. Jean-René Le Corre, le "mâle Alpha", un des rares coqs dans un groupe essentiellement féminin, a donné d'entrée de jeu au chauffeur sa compil' 2015 . Depuis, elle passe en boucle. Riquita, fleur de java, finit par donner la nausée à la guide, surtout quand elle est reprise par une bonne partie des voyageurs, en particulier par la petite voix criarde d'Amandine Le Du. Emilie est obligée de le reconnaître : ses anciens se sont tenus correctement pendant le trajet. Jean-René a bien protesté quand à l'aéroport de Lorient, un agent de la douane lui a confisqué sa bouteille d'alcool de prune. C'était pour le principe, il sait très bien qu'à Funchal, il trouvera tout le Madère qu'il souhaite pour leurs apéros secrets dans les chambres à l'hôtel Buganvilia. La règlement du lieu est pourtant strict : pas de nourriture dans les chambres...

Leurs apéros n'ont de secrets que le nom ! Emilie les laisse à leur plaisir : ils changent de chambre tous les soirs pour éviter d'être repérés, frappent trois petits coups secs à la porte pour pouvoir entrer et se régalent de charcuteries du pays avec un petit verre de Madère pour s'ouvrir l'appétit avant le repas du soir. La guide doit juste payer un supplément pour les petites plaquettes de beurre que nos retraités fauchent à la table du petit déjeuner pour tartiner à dix-huit heures leurs toasts au saucisson.

   Cela fait déjà trois jours que nos Bretons prennent l'île de Madère pour une immense cour de récréation ! Le matin est toujours une épreuve pour elle, c'est le moment des visites ! ils ont déjà été expulsés de la cathédrale de Funchal au prétexte qu'ils parlaient trop fort. C'est vrai que le volume sonore était important et l'intérêt pas toujours présent, cela fait dix ans aussi que certains la visitent, cette cathédrale ! Elle espérait que le jardin botanique lui apporterait un court répit. Que nenni ! Marie-Louise Le Tiec s'est pris le bec avec un jardinier qui trouvait les géraniums communs. Le pauvre s'est pris une avoinée en breton, fort heureusement, il n'a pas saisi toute la verdeur du vocabulaire employé ! Les après-midis sont plus calmes, siestes ou piscines. Elle en profite pour appeler son patron Gilles Le Manchec et lui donner des nouvelles du front.

   Aujourd'hui, Emilie regarde son troupeau qui contemple la mer depuis les remparts de la vieille ville. Le calme règne... Elle regarde Pierrette qui a le sourire et se demande à quoi la vieille dame pense. Pierrette revoit les fleurs du jardin botanique : camélias, mimosas, azalées et le si exotique jacaranda. Cette espèce peut-elle s'acclimater en Bretagne ? Il faudra qu'elle se renseigne. La guide sent un frémissement au sein de ses ouailles, deux d'entre eux ont repéré des bouchons en forme de mini-bouteilles de Madère dans une boutique-souvenirs proche de la promenade. L'information a vite circulé et la vue sur mer commençait à les lasser. Chez eux, la côte est forcément plus belle ! Direction les bouchons, on ne se bouscule pas, on laisse Angèle Priou et son déambulateur passer devant, on arrête de faire semblant de passer par dessus la rambarde, hein Jean-René ! Encore quatre jours se dit Emilie. Elle se demande si ce soir, elle n'ira pas frapper trois petits coups à la chambre 36, un petit remontant ne pourra que lui faire du bien !

Participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Ce texte s'inspire d'une  de ses photos.