Source: Externe

 

   Il a quitté précipitamment le Flambard, le bar de la ville où avait lieu le café après l'enterrement de Pierre. Il a pris sans même y penser le chemin qui longe le Blavet et depuis, il marche. Il ne perçoit pas l'humidité mordante de ce mois de novembre, les mains bien enfoncées dans les poches, la tête au chaud sous son bonnet. Il avance sans but, comme pressé de s'éloigner du lieu du crime. C'est ainsi qu'il le voit : un crime !

   Il n'aurait jamais dû revenir à Pontivy. Avant-hier, sa mère lui a annoncé au téléphone la mort accidentelle de son ami d'enfance et, sans réfléchir, il lui a dit qu'il serait présent aux obsèques. Il a posé un jour de congé, confié son Golden Pouchkine aux voisins et effectué quasi d'une traite le trajet Dijon-Pontivy. Sur la route, sa voiture filait à toute allure et le passé se rappelait à lui, des souvenirs comme des spasmes irrépressibles.

   Pierre, le copain de toujours, le copain du bout de la rue qui était présent presque chaque jour de son enfance. "Copains comme cochons" disait son père quand il les voyait revenir du fond de leur jardin, les joues rouges d'avoir couru comme des dératés, les mains pleines de trésors différents selon les saisons : glands, châtaignes, bouquets d'herbes folles ou coquilles d'escargot.

   Maternelle, primaire, collège : toujours assis l'un à côté de l'autre, grandissant ensemble comme deux frères jumeaux. Et puis, est venu le temps du lycée. Jacques et lui piaffaient d'impatience dans la cour de l'établissement. Ils attendaient fébrilement l'appel pour savoir s'ils étaient bien, selon leurs voeux, dans la même classe de seconde. Le proviseur, au micro, avait égrené les noms des élèves de la seconde 3, Pierre Abiven, Jacques Le Goff figuraient sur sa liste.

   Les deux garçons avaient suivi leur professeur principal, trouvé comme d'habitude deux places côte à côte près d'une fenêtre et leurs regards s'étaient portés sur cette fille dont le tee-shirt "clamait" en lettres noires : "Yalla". Des cheveux courts à la Jean Seberg, des yeux malicieux et des taches de rousseur en semis sur le nez et les joues. A la fin de la journée, ils sont rentrés chez eux, parlant de cette première journée au lycée, parlant de tout, sauf d'elle, cette Marie qui les avait séduits d'emblée, coin dans leur amitié à la vie à la mort.

   Ils avaient toujours tout partagé, les billes, les bonbons, les courses à vélo, les bêtises, les rires, les chagrins... Mais une fille, ça ne se partage pas, ça départage. Elle avait choisi Pierre et Jacques s'était effacé. Il avait volontairement laissé du champ s'établir entre Pierre et lui, trouvé d'autres potes, demandé une filière différente, postulé pour un IUT génie civil à Dijon. Ce qu'on ne voit pas fait moins souffrir... 

   Il n'avait pas assisté à leur mariage, s'abritant derrière l'excuse du travail. Il avait expédié un bouquet et un petit mot, impersonnel. Sa mère lui avait raconté : la robe couleur de dragée, les consentements échangés, les pétales sur les tables et le vin rosé. Ce qu'on ne voit pas fait moins souffrir...

   De loin en loin, il avait de leurs nouvelles : des projets de maison, des voyages en amoureux, mais pas d'enfant, pas pour l'instant. Lui menait sa vie, tranquille, entre son métier très prenant et les trails auxquels il participait. Quand il court, il oublie tout, concentré sur son corps, sur son souffle, en paix. Avant-hier, sa mère l'a appelé : Pierre, un accident stupide, une sortie de route inexpliquée, et il est revenu à Pontivy.

   L'église du village était bondée, comme c'est souvent le cas quand la mort frappe une personne jeune. Il se tenait un peu en retrait, arrivé un peu en retard pour ne pas avoir à discuter. Il allait repartir tout aussi discrètement, à la fin de la cérémonie, quand Marie l'avait hélé. "Jacques,viens au café, s'il te plaît !". Il s'était retrouvé à aider au service.Il servait le café aux gens attablés dans le bar, réservé pour l'après-midi à la famille endeuillée. Marie passait d'un groupe à l'autre, proposant des crêpes ou une part de gâteau breton. Sans se concerter, ils s'étaient répartis la tâche et évoluaient dans une sorte de ballet où chacun occupait sa place. Une fois tout le monde servi, Marie s'était assise et avait tapoté le siège à côté d'elle en le regardant. Obéissant à cette invitation muette, il s'était installé près d'elle et avait participé à la conversation. Au début, il avait été question de Pierre et puis après, des élections municipales qui approchaient. Jacques, sans même sans rendre compte avait posé son bras sur le dossier de la chaise de Marie et sa main avait failli se poser sur sa joue.

   Il s'était levé brusquement, avait bredouillé une phrase peu claire où il était question d'un besoin de prendre l'air, d'un sentiment d'étouffement dans cette pièce surchauffée. Depuis sa fuite, il marche sur la berge du Blavet et se traite de criminel, Pierre vient de mourir et lui, ne pense qu'à elle.

   

 

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Mon texte s'inspire d'une photo de Julien Ribot.