Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona.Il s'inspire d'une photo de Kot.

   Marion regardait avec beaucoup de curiosité et une certaine perplexité les photos de l'exposition "Féminin bitume". La galerie qui accueillait l'artiste était passée maître dans l'art de la communication.  Une semaine avant le vernissage, un cliché s'était affiché dans différents endroits stratégiques de la capitale : métro, bus et panneaux publicitaires. Une paire d'escarpins bleus occupait le centre de la photo et autour, en une sorte de ronde des personnes dont on ne distinguait que le bas du corps, à partir du genou. Bien évidemment le cliché avait déjà fait couler beaucoup d'encre et Bernard-Henri Levy lui avait même consacré un article : " Symbole escarpique et Mythe féminurbain ".

   A la rédaction de Claudette, Marion avait une nouvelle fois perdu à la courte paille et s'était vue confier la tâche délicate d'infiltrer la faune branchée qui assisterait au vernissage. Claudette n'est pas "Elle" ou "Marie-Claire" et il n'y avait pas de chroniqueuse mode pour lui préciser la tenue qui lui permettrait d'agir incognito. Elle avait fait avec les moyens du bord : chemise blanche à jabot, empruntée à sa coloc, slim noir et une paire de boots en faux zèbre pour la touche artistique. Pour les boots, elle avait comme un doute mais c'était l'occasion ou jamais de porter cet achat hasardeux passé sur Zalando à 2h du mat ' pendant un week-end déprimant.

   Prenant son courage à deux mains, elle avait franchi le seuil de la galerie "Artishow", rue Mirepoix et soupiré de soulagement quand elle avait constaté que la foule était compacte et qu'elle pourrait facilement jouer les taupes. Les clichés, sobrement encadrés, avaient tous un point commun: un objet féminin collé sur le bitume et des protagonistes autour. Poudrier, rouge à lèvres, collier de perles, jupe en cuir, carré Hermès, montre-bijou, bas de soie ou chemisier échancré défilaient sous ses yeux et elle cherchait le sens de cette démarche artistique. L'auteur des clichés, qui ne se montrait jamais, travaillait sous le pseudo de "L'Oeil" et ne fournissait aucune explication sur ses séries. " Masculin granit " et " Hermaphrodite argile" avaient fait grand bruit dans le monde de l'art et sa cote ne cessait de monter.

   Fatiguée de se triturer les méninges, Marion se dirigea vers le buffet. Elle avait souvent constaté qu'elle réfléchissait mieux le ventre plein. Elle joua des coudes pour atteindre les plats de petits fours, remplit copieusement une assiette et s'empara d'une coupe de champagne. Notre journaliste en mission  trouva miraculeusement un siège pour s'asseoir et soulager ses pieds maltraités par ses boots zèbrés. Elle soupira d'aise et entreprit d'écouter les conversations tout en dégustant des mini-tartelettes; qui sait, peut-être que quelqu'un allait lui révéler la clé pour rentrer dans l'univers du photographe.

   "L'approche sociétale de L'Oeil est admirable. Sa vision critique de la classe moyenne est tellement pertinente, elle dégouline littéralement de ses clichés !"

" Ses escarpins posés là représentent à l'évidence la femme invisible, brimée, que notre monde moderne réduit à son apparence. "

" Je ne crains pas de le dire, je ne comprends rien à ces photos mais je vais en acheter une ou deux. Je flaire le bon placement !"

" Cet Oeil, c'est un grand mystificateur, une fausse valeur si tu veux mon avis, mais le buffet montre que c'est un homme de goût !'

   Marion gloussa et faillit s'étrangler avec son minuscule éclair café/spéculoos. Elle partageait entièrement l'avis de ce monsieur sur la qualité des amuse-bouches... A côté d'elle, de discrets rires faisaient écho aux siens. Elle tourna la tête et tomba sur deux yeux très bleus, pétillant de malice. Une rapide inspection du spécimen masculin installé près d'elle lui permit de découvrir un jeune homme brun, habillé sobrement, avec sur les genoux une assiette bien garnie, un bon point pour lui.

Elle s'apprêtait à lui demander son avis sur l'exposition mais il fut plus prompt qu'elle à prendre la parole."J'aime beaucoup vos chaussures, elles m'inspirent ! J'aimerais vous photographier ou plutôt les photographier..."Glups, ce garçon serait-il l'Oeil ? Elle vit déjà ses boots vedettes d'une série de clichés, au nom évocateur, " Zèbritude vernissée"...