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   Le bruit des vagues et le criaillement des mouettes l'ont réveillée ce matin. Un moment de pur bonheur avant que les douleurs la rattrapent. Elle ne se souvient même plus des matins où elle se levait sans étouffer un petit gémissement. Son corps est une vieille mécanique un peu grippée et le démarrage est toujours laborieux. Qu'importe ! Elle est au "Queens hotel" à Penzance. Il est situé sur la promenade, face à la mer et résonne encore des voix de ceux qu'elle aime. Mary y vient depuis sa plus tendre enfance, l'endroit l'a connue fillette, fiancée, femme mariée avec son essaim bourdonnant d'enfants, et maintenant veuve et seule. Pas d'auto-apitoiement, elle contraint sa carcasse à l'amener à la fenêtre, l'ouvre et laisse l'air iodé la pénétrer.

   Au petit-déjeuner, elle remarque, posé sur elle, le regard d'une inconnue. Comment me voit-elle se demande la vieille dame amusée. Mary sait que sa jupe en tweed aux teintes rosées et son twin-set bleu pastel lui donnent un faux air de Miss Marple. Sa permanente aux bouclettes bien serrées, presque tire-bouchonnées, ses rondeurs la rangent dans la catégorie "Naphtaline et Tisane". Mary n'aime pas spécialement cette allure que le temps lui a donnée. A l'intérieur, elle a vingt ans, une chevelure de sirène retenue par un bandeau rouge, des lèvres carmin et une silhouette fine et nerveuse. Elle entend encore le tac-tac-tac de ses talons aiguille sur l'asphalte. Elle néglige son assiette d'oeufs brouillés, champignons, tomates et préfère regarder la mer à travers les baies vitrées de la salle de restauration. Elle voit les mouettes qui glissent sur la brise de cette matinée ensoleillée. Elles semblent jouer à s'esquisser, petites créatures pétries d'énergie qui se chamaillent et se chicanent.

   Elle va occuper sa matinée à relire sa compagne de tous les jours, celle dont elle a parlé à des générations d'étudiants à l'université de Durham. Virginia Woolf, sa Virginia, que la rivière a accueillie avec son manteau lesté de grosses pierres. Mary remonte doucement jusqu'à sa chambre et choisit un livre sur sa table de nuit. Sa main caresse machinalement les couvertures patinées et s'arrête sur...La Promenade au phare. Elle s'installe dans le fauteuil près de la fenêtre et ouvre le roman au hasard  : ""Oh! que c'est beau!" Car la grande assiettée d'eau bleue était posée devant elle; le Phare austère et blanc de vieillesse se dressait au milieu,très loin;et à droite aussi loin que portait la vue,diminuant,disparaissant peu à peu,en plis doucement allongés,s'étendaient les dunes vertes chargées d'herbes folles et donnant l'impression de s'enfuir vers un pays lunaire,inhabité des hommes.

   Dans l'après-midi, elle fera sa promenade sur la jetée. Elle ira à son rythme, forcément lent. Arrivée à son banc préféré, elle prendra le temps de souffler un peu et s'intéressera à nouveau au ballet des mouettes. C'est peut-être pour ces oiseaux qu'elle revient tous les étés à Penzance. Elle aime tellement abandonner son corps devenu encombrant et s'imaginer être une mouette qui joue avec les vents et se rit de la pesanteur...