Source: Externe

Le roman de Ginevra Lamberti me permet de mettre en avant une deuxième fois les éditions du Serpent à plumes. Après "Leçons de grec" et Séoul écrasée par la canicule, nous voilà transportée dans une Venise comtemporaine, bien loin de l'image des cartes postales. Ces deux récits, extrêmement différents ont cependant des points communs : une écriture singulière, une narration complexe qui amènent le lecteur à " s'accrocher", à "cogiter", à se poser des questions. (Les bonnes ? Je l'ignore, mais se creuser les méninges est toujours intéressant.)

L'auteure et le personnage principal se ressemblent énormément, il est évident que le livre a un caractère autobiographique. Certaines situations sont peut-être poussées à l'extrême pour dénoncer une société dont le fonctionnement tourne à l'absurde. Gaia, une jeune trentenaire, a toujours un pied à l'université. Etudiante en langues rares, elle retarde le moment de mettre la dernière main à sa thèse. Il faut reconnaître que le monde du travail ne l'attend pas à bras ouverts. Ginevra Lamberti nous décrit des jobs précaires, des  jobs "galère" avec un humour féroce. L'univers des call center, par exemple, laisse le lecteur pantois, partagé entre le rire et la consternation. Le rôle "d'ouvreuse" dans un restaurant atteint lui aussi des sommets dans "L'absurdie". Comment se construire, grandir, s'émanciper de ses parents quand l'Italie n'offre à ses jeunes adultes aucune perspective d'avenir ?

Gaia évoque très souvent ses "géniteurs", le terme semblant mettre à distance son père et sa mère. Quand elle se remémore son enfance, certains passages sont assez flous, comme les séjours de son père dansce qui semble être un hôpital psychistrique. Le personnage navigue entre l'un et l'autre, puisque son géniteur est séparé de sa génitrice. Le père est un "personnage" débordant de vie, toujours en mouvement, toujours une blague aux lèvres, même dans les pires moments, toujours borderline. La mère est plus posée, tentant de gagner chaque jour de quoi échapper à la précarité. Cette omniprésence des parents montre bien la difficulté de s'émanciper quand on n'a pas d'emploi et donc pas d"argent pour être vraient indépendant.

Venise et ses alentours ne sont pas parés des atours pour les touristes. Le personnage principal nous oblige à regarder dans les coulisses et ce qu'on y voit n'est pas réjouissant : une ville polluée, des commerces tournés uniquement vers les touristes, au détriment des Vénitiens de souche, la beauté des lieux que l'habitude finit par occulter. Gaia erre de colocation en colocation. A son âge, ses parents auraient eu besoin de faire appel à des déménageurs pour changer de maison. Elle transporte ses maigres possessions dans des cagettes. 

Ginevra Lamberti nous dépeint une Italie désenchantée, où son personnage principal succombe fréquemment à des crises de panique. Comment de pas avoir peur dans un monde régi par des règles de plus en plus incompréhensibles.? Gaia avance, armée de son bouclier fait d'humour et d'autodérision. Parfois, il ne suffit pas à la protéger et ses blessures nous rappellent à quel point le monde du travail est devenu destructeur pour ceux qui commencent leur vie professionnelle.

Une plume à la fois astringente et sensible !