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   Difficile de ne pas comparer le héros du roman de Luc Blanvillain au Rastignac de Balzac... Tous les deux sont des provinciaux, Clément est originaire de Tours (la ville natale de Balzac, faut-il y voir un hommage au maître ?), Eugène d'Angoulème. Tous les deux sont des ambitieux, des arrivistes si l'on est plus cynique et rêvent de "conquérir " la capitale. Rois des intrigues, fins psychologues, ils jouent de toute la palette des sentiments pour gravir les échelons. La gente féminine contribue grandement à leur réussite, dans le rôle de conseillère, d'amante ou de future épouse. L'histoire racontée est bien celle d'une ascension sociale mais l'auteur lui donne une dimension moderne qui la différencie de celle du célèbre écrivain tourangeau.

   Luc Blanvillain fait de Clément un élément prometteur de la société Vogal Software, spécialisée dans le high-tech. Le monde de l'entreprise apparaît moins comme une jungle que comme un jeu vidéo où chaque participant doit éviter les pièges, les chausse-trappes, les obstacles que les autres mettent sur son chemin. Clément excelle dans cet univers, développe des stratégies pour progresser le plus vite possible au sein de l'entreprise. L'architecture même de leur siège social ressemble à celle d'un jeu. la Tour Eole à la Défense est un lieu froid, fonctionnel, aux multiples paliers, qui dissimule des salles secrètes.Tous pratiquent un novlangue accentuant encore l'aspect clanique de ce microcosme du high-tech.Le héros semble se satisfaire de sa situation. "Il y est enfin libéré des sentiments. Ou plutôt les sentiments deviennent des paramètres du jeu."

   Clément est cependant un personnage plus riche que l'image qu'il renvoie à ses collègues, et son employeur, le redouté Serge Cherkesly ne s'y est pas trompé. Il l'utilise comme "espion" pendant les réunions de travail. Le jeune homme écoute depuis son bureau les conversations grâce à ses écouteurs. Chaque chargé de mission fait son compte-rendu au boss et Clément devine aux minuscules inflexions des voix, aux hésitations, aux silences embarrassés, l'avancée des projets. Il retransmet l'information en temps réel à son patron. Tâche peu noble, qui ne semble pas lui peser sur la conscience...

   Cette compréhension des autres peut être une arme redoutable mais elle montre aussi qu'il n'est pas dénué de sensibilité. Dans le roman, nombre de personnages trouvent en lui un appui au sens propre comme au sens figuré , de la femme de ménage qui s'évanouit derrière lui dans l'escalier et se pose "masse tiède sur ses épaules et sur son dos", à JJ, un collègue sur la sellette qu'il accompagne à une séance imposée de coaching . A la fin de celle-ci, Clément pose la main sur l'épaule de JJ qui "se voûte comme un chat sous la caresse". Ce jeune homme, qui voudrait être imperméable aux sentiments pour éviter de souffrir,possède pourtant cette qualité rare qu'est l'empathie.

   C'est ce "don" qui va lui attirer la sympathie immédiate de Meryl, la fille du patron. Elle est fragilisée par la mort de sa mère, en proie à des accès de panique terribles. "L'angoisse ne tue pas, elle humilie. Ce n'est pas d'être inférieure aux autres qui est humiliant, c'est d'être inaccessible à soi-même. D'être trop bien pour soi. Les autres habitent leur corps avec naturel. Arpentent leurs pensées en propriétaires. Elle reste à la porte de son être, comme une mendiante. La peur l'a délogée".

   Leur rencontre se fait de manière tout à fait fortuite, dans l'escalier de service de la tour. Meryl sait instantanément que Clément sera son "médicament" et elle va tout mettre en oeuvre pour le garder près d'elle. Ce personnage féminin garde tout son mystère. Ses pensées ne nous sont jamais connues. Est-elle naïve, calculatrice, gentille, gâtée ? Nous n'avons d'elle que le regard que Clément porte sur elle et certaines de ses paroles rapportées au style direct. Elle occupe pourtant un rôle central  dont le lecteur peine à définir les contours. Meryl se définit comme une "sorcière" aux puissants pouvoirs. 

   Se noue entre Clément et Meryl une étrange relation... A vous de la découvrir et d'arriver avec eux jusqu'à la scène finale, très sobre et très belle.

    Un roman plus subtil qu'il n'y paraît, ou les non-dits, les zones d'ombre ont autant d'importance que les mots

A lire !