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   Tout le monde connaît le village d'Armorique "peuplé d'irréductibles Gaulois" inventé par le duo Goscinny-Uderzo. Saint-Peter-sur-Anger, petit bourgade des Alpes autrichiennes, sorti tout droit de l'imagination de  Vea Kaiser, est de la même veine. Cette jeune auteure crée un lieu, difficile d'accès, de ce fait épargné par les guerres et les épidémies mais sclérosé par des habitudes que nulle nouveauté ne vient bouleverser. Qui pourrait croire que le destin de ce village va être bouleversé par un ver solitaire ? Durant l'été 1959, Johannes Gerlitzen éprouve comme sa jeune épouse de terribles nausées. Si Elisabeth attend un heureux événement, il n'en est pas de même pour son mari qui accueille bien malgré lui un hôte indésirable. L'accouchement est éprouvant pour les deux, une fille aux cheveux bruns comme ceux du voisin pour elle, un ver de quatorze mètres quatre-vingt de longueur pour lui.

   Johannes, piqué au vif par ce cocuage manifeste, décide, grande première à Saint-Peter-sur-Anger, de partir tenter sa chance ailleurs : "J'allons dans la capitale por devegnir docteur". C'est lui qui, des années plus tard, reviendra au village pour faire souffler le vent du changement. Devenu Docteur Papi, il inoculera à son petit-fils, héros du roman, lui aussi prénommé Johannes, sa curiosité intellectuelle et son goût du savoir. Il dressera alors une barrière entre l'enfant, qui deviendra un "péteux" et les "bouseux " saint-pétruciens. Et si, aussi improbable que cela puisse paraître, le football avait le pouvoir d'abolir la distance entre ceux de la ville et ceux des montagnes, les partisans de l'ordre établi et les défenseurs de la modernité ? 

   Je n'en dirai pas plus sur le contenu foisonnant de ce livre. Je voudrais simplement saluer l'immense talent d'Eva Kaiser qui réussit à faire exister une communauté, la dotant d'une économie locale, la cueillette de l'alise, de rites mi-païens, mi-chrétiens et d'un patois extrêmement savoureux. Les personnages sont croquignolets et les scènes de la vie quotidienne sont racontées avec un humour souvent ravageur.

   La narration ne manque pas non plus d'originalité. Le lecteur découvre le village à travers les carnets d'un "mystérieux" historien qui entreprend , à la manière d'Hérodote, de consigner les moeurs de cette population alpine. Ces carnets constituent un pastiche irrésistible et m'a valu des fous-rires mémorables. En parallèle à la lecture de ces carnets, nous sommes invités à partager la vie des Saint-Pétruciens de 1969 à nos jours.

    Ce roman est un énorme coup de coeur ! L'auteure fait preuve d'une incroyable inventivité, sous sa plume naissent des scènes jubilatoires. Elle défend aussi, sans y toucher, la nécessaire ouverture sur l'autre, sur l'inconnu et ses richesses insoupçonnées...

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