"Elle respira la nuit, en renversant sa tête en arrière. Les étoiles lui tombèrent dans les yeux. Elle en fut comme éblouie."

Source: Externe

 

 

Quel bonheur de découvrir Franz Bartelt ! Sur les conseils fort avisés d'un libraire, je me suis lancée dans la lecture de ce roman policier. Roman policier ? L'appelation est ici réductrice tant pour la narration qui se joue des codes du genre que pour le style, parfois "brut de pomme", parfois d'une merveilleuse sensibilité.

L'hôtel du Grand Cerf se trouve à Reugny, au coeur des Ardennes. La bierre y coule à flots, mais la parole est plus rare. Les langues ne se délient pas facilement, surtout devant les étrangers au village. Les secrets y macèrent, certains depuis la Seconde Guerre Mondiale. Tout va pour le mieux dans ce panier de crabes. Seulement, le douanier du coin, Jeff Rousselet, dont le passe-temps est de consigner sur des sous-bocks de bière les petites et les grandes infamies des habitants, est retrouvé, la tête explosée d'un coup de fusil. Quel crabe a-t-il pris peur ? Serait-ce Richard Lépine, directeur du Centre de Motivation, une sorte de Koh-Lanta pour cadres supérieurs, supposé en faire des mâles alpha. Son passé est trouble et sa volonté de racheter le village morceau par morceau assez étonnante. Il s'agit du suspect le plus évident, mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt. Nombreux sont les habitants qui ont quelque chose à se reprocher, Léontine Londroit est en haut de la liste. A 86 ans, coincée dans son fauteuil roulant, elle n'en continue pas moins à diriger l'hôtel du Grand Cerf. Depuis la mezzanine, elle observe les agissements de sa fille et de sa petite-fille, compte les pintes et surtout écoute d'une oreille attentive les informations qui échappent aux gueules saoules. Son établissement a connu une heure de gloire tragique dans les années 1960. Une star du cinéma, Rosa Gulinger, a été découverte, noyée dans la baignoire de la chambre qu'elle occupait au Grand Cerf. Reugny était le lieu de tournage de son dernier film. La police locale a très (trop) vite conclu à un accident, lié au penchant pour la bouteille de la vedette.

Deux morts à deux époques différentes amènent dans ce lieu reculé Nicolas Tèque et Vertigo Kulbertus. Le premier, journaliste à la petite semaine, se renseigne sur Rosa Gulinger pour le tournage d'un documentaire. Le deuxième, inspecteur à quatorze jours de la retraite, est chargé d'élucider le crime du douanier. Chacun à leur manière, ils vont oeuvrer pour que la vérité éclate. Ils doivent unir leurs forces car les crimes s'enchaînent à une vitesse alarmante. A la nonchalance de Nicolas répond la tonitruance de Vertigo. Le personnage de l'inspecteur, dont la spectaculaire obésité, ferait presque oublier l'intelligence acérée, est haut en couleur, un mélange de provocation et de sentimentalisme exacerbé.

L'enquête suit son cours, tissant des liens entre le passé et le présent, les fantômes sortant peu à peu des placards. Le lecteur, lui, se régale. Il s'exclaffe à la lecture des dialogues savoureux et cède à l'émotion quand Franz Bartelt évoque la nature, en de petits tableaux d'une incroyable poésie.


Un roman que j'ai adoré