Source: Externe

ll est des lectures qui arrivent comme des évidences. Je m'apprêtais à faire les derniers points sur une broderie "Bigouden" quand j'ai découvert le livre de Daniel Cario sur Netgalley. La couverture met admirablement en valeur le haut d'un costume féminin, avec ces broderies orange et jaunes, caractéristiques du "pays" bigouden. Dans certaines maisons, aux alentours de Pont-L'Abbé dans le Sud-Finistère, ces pièces héritées des arrière-grands-parents (voire des arrière-arrière grands-parents) illuminent le salon dans leur cadre sous verre. Daniel Cario a décidé de retracer l'histoire d'un de ces hauts, un gilet et une petite veste, si splendidement réalisés que son créateur, lui-même, Lazare Kerrec sent qu'il a été aidé dans son travail, que sa main a été guidée par une force supérieure. Il dissimule son ouvrage dont il pourrait se montrer fier car il a l'intuition que le Diable a contribué à la création de cette parure "empoisonnée". Malheureusement pour lui, son épouse a découvert qu'il brodait la nuit cet ouvrage d'une qualité exceptionnelle, et décide sans l'avertir que ces vêtements seront portés par leur petite-fille le jour de son mariage. Nous sommes en 1860 et commence alors la destinée funeste de ces deux pièces ouvragées, semant le malheur de génération en génération aux jeunes femmes qui le porteront.

Daniel Cario nous fait partager plus longuement la vie d'une de ces "mariées" : Violaine Quinu. Sa mère,Adeline, enceinte hors des liens du mariage, a sombré peu à peu dans la prostitution puis dans la mendicité. La Bretagne, au début du vingtième siècle, n'a généralement aucune pitié pour celles qui s'écartent d'un chemin supposé droit par un clergé omniprésent. Au décès d'Adeline, Violaine est recueillie par Zacharie et Clémence Le Kamm. Zacharie est pilhouer, un métier maintenant oublié. Il va de maison en maison pour récupérer les vieux vêtements (pilhous en langue bretonne) qu'il échange contre de la porcelaine. Ensuite, il revend cette matière première contre de l'argent. Cette profession, qui oblige à être sur les routes de longs mois, n'a pas forcément bonne réputation. La rumeur dit facilement que les pilhaouers ne sont que des vagabonds, à l'affût de la bonne affaire, prompts aussi à dérober des objets de valeur dans les fermes les accueillant pour la nuit.

Zacharie Le Kamm est un honnête homme et d'emblée il éprouve pour Violaine les sentiments d'un père. Sans dévoiler plus avant l'histoire de cette jeune fille, j'ai trouvé que l'auteur montrait bien les différences de classes sociales, l'outrecuidance des "petits" puissants de province ainsi que le quotidien de la Bretagne dans les années 1900. Il mêle à ce tableau réaliste un arrière-plan fantastique avec le diable, toujours présent, comme en embuscade. La Bretagne est la source d'inspiration de Daniel Cario. Il nous plonge toujours dans le passé, un passé que mes grands-parents ont souvent connu et que mes parents m'ont raconté. Peut-être suis-je plus sensible à ces écrits en raison de mes origines, fille du Sud-Finistère, mais du pays cornouaillais et pas bigouden ? J'aime retrouver des lieux qui me sont chers, décrits avec précision. Le seul bémol pourrait être le style, que d'aucuns qualifieraient d'un peu désuet. Personnellement, quand je commence la lecture d'un roman "Terres de France", c'est exactement l'écriture à laquelle je m'attends. Amoureuse des mots, attachée aux nuances qu'apportent les temps, je me réjouis de l'utilisation  d'un vocabulaire parfois recherché et de l'usage de l'imparfait du subjonctif. 

Je compte acheter ce livre, reçu en SP sur ma liseuse, en version papier. Je suis certaine qu'il fera des heureux du côté de Pont-Aven et circulera de mains en mains, connaissant ainsi le plus beau des succès pour un roman : celui de réveiller des échos dans la mémoire et de libérer la parole.

Source: Externe

Kit "Lambour"
Ecole de Broderie d'Art
Pascal Jaouen